En confiant à l'architecte Jean Nouvel la réalisation de la piscine Les Bains des Docks, l'ancien maire du Havre Antoine Rufenacht espérait probablement marquer des points sur le terrain de la notoriété. Avec le classement symbolique du centre-ville «Perret» au patrimoine mondial de l'Unesco, la réhabilitation des Docks, le Grand Stade ou encore le chantier du tramway qui s'achève, la cité océane veut offrir un visage radicalement différent de l'image industrielle et portuaire qui lui colle toujours et encore à la peau. Si les Havrais eux-mêmes revendiquent aujourd'hui plus naturellement ce double héritage, les idées reçues restent tenaces lorsque les regards portent depuis l'extérieur. Une image qui rend les recrutements difficiles pour certaines entreprises et qui freine parfois même les implantations «exogènes».
Moins d'habitants qu'en 1975
Un signe ne trompe pas, la démographie en berne de la seconde agglomération du département. Les derniers chiffres du recensement produits par l'Insee sont à ce titre éloquents: de 268.063 habitants en 1975, la population du territoire de la Codah (communauté d'agglomération du Havre) est tombée à 242.389 en 2008! Toujours selon l'Insee, parmi les habitants présents depuis cinq ans au moins au Havre, moins de 4% ont émigré depuis une autre région française, 1% à peine venant de l'étranger ou d'un Dom. La question de l'attractivité semble donc bel et bien posée. Le président de la CCI du Havre, Vianney de Chalus, ne se voile d'ailleurs pas la face: «il y a une dizaine d'années, Le Havre Développement avait interrogé des chefs d'entreprises, des cadres et des leaders d'opinion», se souvient l'élu consulaire. «Et le retour sur leur perception du Havre était affreux!» Les uns ne souhaitant pas y investir, les autres n'imaginant pas s'y installer.
«Entre Dunkerque et la Bretagne»!
L'expérience a été rééditée il y a deux ans «avec une inversion complète de l'opinion des chefs d'entreprises comme des leaders d'opinion», grâce au classement Unesco, notamment. «Par contre, du côté des cadres... rien n'avait changé!», constate le président de la CCI. Dans le détail, si 35% d'entre eux situent bien le Havre en face d'Honfleur, les autres placent le curseur «entre Dunkerque et la Bretagne», sans plus de précision. «Faire venir des cadres au Havre, c'est la croix et la bannière», lâche Vianney de Chalus. Des cadres que «même un bon poste» ne parvient pas toujours à convaincre. Parmi les principaux freins, Aurélie Gaffet, chargée de mission tertiaire au sein du comité d'expansion Le Havre Développement, pointe l'éloignement de Paris -qui limite les allers-retours quotidiens tels que les pratiquent de nombreux rouennais- ainsi que la faiblesse de l'offre en termes de formations: «nous avons principalement des écoles de niches», fait-elle remarquer, telles l'École de la marine marchande ou encore l'Isel. «Pour les profils d'ingénieurs, cela nous porte préjudice», reconnaît-elle. Chargée des ressources humaines pour la Normandie chez Matis Technologies, société de conseil en ingénierie et bureau d'études, Mélanie Busson en fait régulièrement l'expérience: «nous recrutons principalement des ingénieurs et des techniciens supérieurs, explique-t-elle. Le problème c'est que Le Havre n'est pas forcément très attrayant et que du coup certains préfèrent Toulouse ou Rennes!» Des jeunes diplômés chassés dès la sortie de l'école qui, soit ne sont pas formés dans la région, soit lorsqu'ils le sont n'ont pas la volonté de rester! Conclusion: «ce qui manque au Havre, ce sont des écoles d'ingénieurs». Matis Technologies, qui comptait 29 collaborateurs en janvier espère malgré tout atteindre la quarantaine d'ici à la fin de l'année. Fondateur du bureau d'études Aentec Normandie, Nourredine Echtioui recherche désespérément un calculateur et un projeteur en tuyauterie. Des profils spécifiques qui lui permettraient de développer son activité. Mais les candidats se font rares «alors que dans notre domaine d'activité nous sommes dans une région où il y a du travail. On a le tissu industriel, après il faut attirer les candidats!» Chasseur de têtes installée au Havre, Alice Wattecamps (OP Search) insiste pour sa part sur la nécessité de vendre la ville autant que le poste: «quand on déplace une personne, on déplace souvent une famille et il faut alors valider que tout le monde est partant»! «On est dans la séduction», conclut-elle.
Guillaume Ducable
La ville du Havre et son agglomération sont en mutation. Grand Stade, tramway, aménagement des Docks concourent à modifier son image industrielle et portuaire. Mais malgré cela, les entreprises ont toujours autant de mal à attirer les cadres.