Travailler bien au sec, malgré les embruns et la pluie. Pendant longtemps, l’espoir des marins pêcheurs bretons pouvait être rapidement douché, leurs campagnes océaniques les obligeant à rapporter des vareuses de coton ou des cabans en laine détrempés. Déambulant sur les quais du port de Concarneau, dans le Finistère sud, un ancien coureur cycliste originaire du bourg voisin de Saint-Yvi s’en émeut. Son nom, Guy Cotten. Reconverti comme représentant pour l’industrie textile, le jeune homme de 28 ans imagine et confectionne, avec l’aide son épouse Françoise, un équipement véritablement imperméable.
Le secret de fabrication ? Des pans de toile cirée en vinyle coupés puis soudés. Un modèle de veste original est mis au point en 1966, la Rosbras. Avec sa coupe de kimono et sa capuche, il est muni d’une fermeture à glissière et d’un rabat avec double velcro. Ce système d’étanchéité au vent et à l’eau engage une révolution sur le marché. Identifiable à sa couleur jaune vif, il s’arrache rapidement dans tous les ports. Environ 15 000 pièces de cette référence sont encore distribuées chaque année, portant à plus de 600 000 le nombre d’unités vendues depuis sa création.
Des produits qui tiennent longtemps
À bord des bateaux, le produit a infusé le langage proverbial des marins : "Mets ton Cotten !", peut-on entendre lorsque les conditions météo se durcissent. En même temps, l’inventeur du ciré jaune s’est toujours attaché à faire prospérer son image. En guise de logo, le graphiste Alain Le Quernec lui a dessiné dès 1974 un petit bonhomme encapuchonné très distinctif, auquel on adjoint rapidement un slogan éloquent : "L’abri du marin".
"C’est dans notre ADN de concevoir des produits qui tiennent longtemps, trois à cinq fois plus que la moyenne, avec l’idée de pouvoir les réparer plutôt que de les remplacer"
Des variations du ciré ont été progressivement déployées puis renouvelées à l’infini : pantalons, sacs, etc. Aujourd’hui, Guy Cotten déroule chaque année 800 km de tissu ciré pour décliner plus de 130 modèles originaux assemblés par soudage à haute fréquence. Dans le même temps, tout en élargissant sa gamme de vêtements professionnels à l’adresse du public féminin, le fabricant noue des partenariats de co-branding avec des acteurs reconnus de l’univers de la mode (Rivalin, Cool Shoe, Royal Mer). En 60 ans d’existence, la marque n’a cessé de se réinventer et de se diversifier, en cultivant des valeurs de fiabilité et durabilité.
"C’est dans notre ADN de concevoir des produits qui tiennent longtemps, trois à cinq fois plus que la moyenne, avec l’idée de pouvoir les réparer plutôt que de les remplacer", souligne Nadine Bertholom qui prend la barre de l’entreprise familiale en 2003. La relève assurée, son père décède dix ans plus tard. L’entreprise réalise alors 12 millions d’euros de chiffres d’affaires, dont environ 25 % à l’export. En 2018, c’est près de 16 millions d’euros, et en 2023, c’est 19 millions, avec une part d’activité à l’étranger portée à 40 %.
Succès à l’export
Après avoir assuré sa notoriété en Bretagne durant les années 1970, l’ambition de Guy Cotten s’est en effet rapidement projetée à l’international. La décennie suivante, Guy Cotten UK arrive à s’imposer de l’Écosse à l’Irlande, en passant par le Pays de Galles à travers un réseau qui compte aujourd’hui 600 points de vente. Une autre base commerciale établie en 1986 dans le Massachussets (États-Unis), Guy Cotten Inc permet aussi d’ancrer le petit bonhomme jaune sur les marchés outre-Atlantique.
Un site de production ouvert à Madagascar
Hormis l’Europe du Nord et l’Amérique, l’Afrique présente également d’importants débouchés, d’autant plus qu’un site de production est établi dès 1997 à Madagascar. L’usine du fabricant breton y emploie 120 salariés pour mieux adapter ses volumes dédiés au monde agricole et atteindre des coûts plus compétitifs, notamment à l’export. "Nous restons encore trop peu présents sur les marchés asiatiques", tempère Nadine Bertholom. Jamais démenti, le succès de Guy Cotten a franchi pourtant toutes les mers du globe, forgeant la légende des navigateurs de renom comme François Gabart, mais pariant également sur l’audace des explorateurs comme Jean-Louis Étienne.
Ancrage local et innovations
L’attachement aux racines bretonnes demeure cependant une constante. À commencer par Trégunc, près du berceau historique de Concarneau, où les locaux de Guy Cotten se déploient désormais sur plus de 10 000 m2 et y font travailler près de 150 salariés.
L’entreprise s’est également implantée à Landaul (Morbihan) en 1998 dans un atelier de confection où une quinzaine de salariés sortent encore des polaires et vêtements doublés, notamment pour le nautisme. En plein essor avec l’avènement des grandes courses océaniques, ce secteur s’est imposé dernièrement comme un moteur d’innovation.
Après avoir repris la marque de combinaisons en néoprène Piel à la fin des années 1980, Guy Cotten a mis au point un ensemble étanche de survie qui est devenue une référence indispensable aux navigateurs en solitaire. C’est dans la même préoccupation de sécurité et de confort au travail qu’ont été progressivement mis au point les gilets de sauvetage autogonflants désormais largement répandus à bord des navires.
Vers une transmission familiale
"Nous avons toujours été guidés par l’envie de répondre utilement et efficacement aux besoins exprimés par les travailleurs dans les entreprises. Sur les 450 000 produits que nous distribuons chaque année, 30 % sont destinés aux marins, notre segment historique, 30 % aux agriculteurs et 10 % aux industriels, dans le domaine du nettoyage par exemple, un secteur que nous souhaitons développer davantage. Le reste est dédié au monde du nautisme", résume Nadine Bertholom qui se plaît à conduire le vaisseau en famille.
Son époux François Bertholom l’a rejointe voici quelques années à la direction générale de l’entreprise. Leurs enfants ont également embarqué : Claire, 38 ans, au sein de la direction des ressources humaines, Laure, 34 ans, dans le département comptabilité, et enfin Julien, 29 ans, qui s’exerce à l’ensemble des fonctions pilotes. La passation des pouvoirs n’est pas encore déterminée, mais elle devrait intervenir naturellement, dans une forme de continuation de l’aventure initiée par Guy Cotten. En dépit des modes et des intempéries.