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"La question n’est pas de réindustrialiser à tout prix, mais de savoir pourquoi"
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Vincent Vicard économiste et directeur adjoint du Cepii "La question n’est pas de réindustrialiser à tout prix, mais de savoir pourquoi"

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Au 1er semestre 2025, la France a encore perdu des usines. Fini le rebond post-Covid, marqué par plus de créations que de fermetures : la tendance s’est inversée en 2024, relançant le débat sur la réindustrialisation. Mais pour Vincent Vicard, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’usines que leur rôle. Notamment en matière de souveraineté et de décarbonation.

Vincent Vicard, économiste et directeur adjoint du Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), un centre de recherche rattaché aux services du Premier ministre — Photo : DR

Au second semestre 2024, puis au 1er semestre 2025, la France a de nouveau perdu des usines, selon une étude du cabinet Trendeo. De quoi relancer le débat sur la part de l’industrie dans l’économie française. Et sur le besoin réindustrialisation. Vous avez récemment publié un ouvrage intitulé "Faut-il réindustrialiser la France ?". Est-ce que la question se pose vraiment ?

C’est justement le point de départ de l’ouvrage. La réponse semble évidente pour tout le monde, mais tout le monde n’a pas la même réponse. Pour certains, il faudra évidemment réindustrialiser la France. Mais pas forcément pour d’autres. La doxa dominante au tournant des années 2000 était d’ailleurs que la tendance normale des pays riches était d’abandonner une partie de la production manufacturière, en se concentrant sur la conception, et en allant vers toujours plus de services à forte valeur ajoutée. Un concept d’économie sans usine souvent associé en France à Serge Tchuruk (ex-dirigeant d’Alcatel et de Total, NDLR).

"Un processus de réindustrialisation même ambitieux n’aura qu’un effet limité sur l’emploi. Si l’on crée 300 000 emplois en France dans le secteur à moyen terme, ce sera déjà une réussite"

Il faut donc aller au-delà de ce questionnement et se demander plutôt : à quoi sert l’industrie ? Pourquoi réindustrialiser ? Parce que réindustrialiser pour réindustrialiser n’a pas beaucoup de sens. L’industrie, c’est juste une activité économique…

Quand vous dites qu’il ne faut pas "réindustrialiser pour réindustrialiser", vous argumentez que certains bienfaits de l’industrie sont parfois un peu survendus…

La réindustrialisation ne va pas régler tous les problèmes économiques du pays. Si l’on tient compte des spécificités de l’industrie française, un processus de réindustrialisation même extrêmement ambitieux n’aura qu’un effet limité en termes d’emplois. Si l’on crée 200 000 ou 300 000 emplois en France dans le secteur à moyen terme, ce sera déjà une réussite. Sachant que les gains de productivité réguliers ont tendance à réduire la part de l’industrie dans l’emploi global. La réindustrialisation ne peut donc pas constituer une politique de lutte contre le chômage de masse.

Attention aussi aux considérations sur l’importance de l’industrie quand on parle des déséquilibres commerciaux. La France n’a pas de déséquilibre extérieur systémique qui l’amènerait à s’endetter vis-à-vis du reste du monde, parce qu’elle n’exporterait pas assez. Ce n’est pas une question.

"L’industrie joue un rôle central en matière de souveraineté économique et de décarbonation"

Nous avons certes un déficit du solde des biens (la différence entre les importations et exportations de biens, NDLR), mais celui-ci est compensé par un excédent du solde des services.

L’industrie reste un atout en revanche pour dynamiser les territoires éloignés des grandes métropoles…

En termes d’emploi, c’est l’argument le plus convaincant en faveur de l’industrie. Car ses activités peuvent être localisées loin des métropoles et dans les bassins d’emploi relativement peu denses. À l’inverse, un grand nombre de services – comme les services financiers et d’ingénierie ou les services culturels — vont se concentrer plutôt dans les métropoles et les zones très peuplées. L’industrie permet donc de structurer l’activité économique dans certains bassins d’emplois.

L’industrie peut contribuer à éviter des phénomènes de désertification et de paupérisation ?

Exactement. Les économistes ont beaucoup étudié cette question-là, et ce qu’on a appelé "le choc chinois" au début des années 2000 qui a conduit justement à des pertes d’emplois manufacturiers, et détruit par ricochet des emplois dans les services sur les bassins touchés. Avec des effets in fine sur le chômage à long terme, la qualité de vie, et même sur des effets sur le vote, avec une montée des suffrages en faveur de l’extrême droite en Europe.

Dans quels domaines faudrait-il mener une politique de réindustrialisation en priorité ?

Si l’on se pose la question "à quoi sert l’industrie ?", elle joue un rôle central dans au moins deux domaines fondamentaux. À savoir la décarbonation et la souveraineté économique.

D’une part, l’industrie doit décarboner ses propres procédés mais aussi fournir des biens pour décarboner les autres secteurs. Des secteurs comme la production d’énergie avec la livraison de pompes à chaleur, d’éoliennes, de panneaux solaires. Décarboner le transport avec des véhicules électriques, décarboner la construction…

Et il y a un enjeu de souveraineté, qui découle de l’incertitude actuelle au niveau géopolitique, encore plus forte depuis le retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis. Pour certains biens, le commerce international nous rend dépendant du reste du monde. On l’a vu dans un passé récent avec les restrictions d’exportations de terres rares par la Chine ou les restrictions d’exportations de technologies liées aux semi-conducteurs côté américain…

Quelles sont les industries et productions qu’il faudrait sécuriser sur le sol français ?

L’agroalimentaire, des biens de santé comme les médicaments, des activités liées à la défense pour pouvoir produire en cas de guerre, de cybersécurité, la capacité à disposer d’un cloud souverain… Une fois dit cela, reste à définir dans le détail le périmètre de ces biens essentiels. Parce que c’est coûteux : cela signifie payer à long terme des biens plus chers afin de sécuriser l’approvisionnement. Le périmètre sera forcément limité.

Impossible de tout produire en matière de santé par exemple. La question sera : produit-on tels et tels médicaments ? Ou bien les principes actifs à l’origine de ces médicaments ? Se concentre-t-on sur les approvisionnements les plus à risque ?

La France doit-elle augmenter la part de l’industrie dans l’économie pour atteindre ces objectifs de décarbonation et de souveraineté ?

Si on maintient la part actuelle de l’industrie dans le PIB et l’emploi français dans les années à venir, ça sera déjà une réussite. Mais l’enjeu principal est comment transformer l’industrie pour répondre aux enjeux écologiques, géopolitiques ou technologiques, auxquels sont confrontées nos sociétés.

"On observe une stabilisation de l’activité industrielle et de l’emploi plutôt qu’une réindustrialisation. On peut parler d’une ébauche de réindustrialisation tout au mieux"

Encore une fois, la question reste : Que produire ? Plutôt que de viser des objectifs quantitatifs qui, lorsqu’ils sont ouvertement affichés sont souvent complètement hors d’atteinte. Comme quand l’ancien ministre de l’économie Bruno Le Maire déclarait que l’industrie devait représenter 15 % du PIB à moyen terme…

Quel est le poids de l’industrie aujourd’hui en France ?

Si l’on parle de l’industrie manufacturière qui est vraiment le cœur de l’industrie, cela représente un peu moins de 10 % du PIB, et donc de la valeur ajoutée. Et environ 11 % de l’emploi en France.

Que représentait l’industrie par le passé ?

Le pic a eu lieu au début des années 80, avec près de 5 millions d’emplois dans l’industrie manufacturière, contre 2,9 millions aujourd’hui. Plus récemment, en 2000, l’industrie pesait encore 19 % de l’emploi manufacturier et 14,5 % de la valeur ajoutée.

Depuis une dizaine d’années, les économistes pointent des signaux positifs. Peut-on commencer à parler de réindustrialisation ?

Il s’agit davantage d’une stabilisation de l’activité industrielle et de l’emploi dans le secteur plutôt que d’une réindustrialisation. Une tendance qu’on retrouve dans d’autres pays riches. On peut parler d’une ébauche de réindustrialisation tout au mieux…

Depuis 2017-2019, on observe en effet des tendances contradictoires. D’un côté, plus de 100 000 emplois supplémentaires ont été créés dans l’industrie. Notamment dans l’agroalimentaire ou l’aéronautique, même si dans d’autres secteurs comme l’automobile, l’emploi continue de dégringoler. Après le covid, on a aussi assisté à une inversion de la tendance aux fermetures de sites industriels, avec un nombre d’ouvertures nettes supérieur à celui des fermetures jusqu’en 2024.

Mais d’un autre côté, la production reste encore inférieure à son niveau pré-covid et diminue, en raison d’une productivité en baisse, ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour l’avenir.

Parmi les causes de la désindustrialisation figure l’arrivée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avec les vagues de délocalisations consécutives qu’on connaît. Cela a été le facteur le plus important ?

En partie. La Chine est effectivement passée d’un nain en termes d’industrie manufacturière et de commerce au début des années 90 à l’atelier du monde, qui représente aujourd’hui environ 30 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale, soit autant que l’Union européenne et les États-Unis combinés.

Mais dans le cas de la France, une partie de la désindustrialisation s’explique aussi par les politiques menées par nos partenaires européens. Comme l’Allemagne qui a lancé une politique de modération salariale au début des années 2000, ce qui a permis de maintenir de l’industrie outre-Rhin au détriment de ses partenaires commerciaux. La désindustrialisation découle donc aussi de la concurrence entre Européens et des délocalisations dans les pays proches. Prenez l’automobile, beaucoup d’usines d’assemblages ont été délocalisées en Roumanie, en Slovénie, en Turquie, au Maroc…

Dans ces conditions, faut-il définir une politique industrielle ambitieuse à l’échelle européenne ?

C’est l’échelon le plus logique pour réaliser une politique industrielle. Depuis quelques années, la Commission affiche des objectifs ambitieux mais avec des moyens limités… À mon sens, on pourrait déjà mettre en place une coordination des politiques industrielles entre les pays membres. En privilégiant la coopération pour faire émerger les entreprises qui entreront ensuite en concurrence avec leurs homologues américains et chinois notamment, sur le marché mondial.

Faut-il inciter les pays européens à se spécialiser davantage dans certaines d’industries ?

En partie oui. Par exemple en ne subventionnant pas les mêmes industries dans tous les pays européens. Et l’Europe changerait au passage de paradigme, avec une politique industrielle plus verticale, marquée par la volonté de cibler certains secteurs d’activité à soutenir. Un peu à la façon dont une politique industrielle commence à se dessiner en matière de Défense. Ce qui nécessite de faire des choix politiques à long terme – car on ne pourra pas aider tous les secteurs à la fois. Et cela suppose une véritable coordination européenne.

France # Industrie # Made in France # Conjoncture # Politique économique