Sur une petite lettre en quatre feuillets, une écriture fine et élégante en pattes de mouche égrène des indications vinicoles précises. L’extrait de correspondance émane du savant français et pionnier de la microbiologie Louis Pasteur, répondant à Paul Pithois, propriétaire de la maison de champagne Joseph Perrier à partir de 1888. Le cousin de Joseph Perrier, le fondateur, "avait entrepris des recherches sur la vinification", précise l’actuel PDG, Benjamin Fourmon, représentant de la sixième génération aux commandes de la maison fondée en 1825.
Un plan d’action pour se projeter sur 2030
Aujourd’hui affilié au groupe Arvitis, créé par Alain Thiénot, cousin de Jean-Claude Fourmon qui a effectué le rapprochement dans les années 1990, la maison Joseph Perrier s’est engagée dans un plan d’action à l’horizon 2030. "Notre objectif est de renforcer les capitaux propres pour continuer à investir", précise Benjamin Fourmon, qui emploie une trentaine de salariés pour un chiffre d’affaires qui avoisine les 17 millions d’euros.
Et les projets de développement ne manquent pas : refonte de la partie production, nouvelle cuverie et une partie hôtellerie pour compléter l’offre touristique. De quoi tracer une voie pour les 200 prochaines années, comme l’ont fait les ancêtres de l’actuel dirigeant.
Un champagne servi à la cour d’Angleterre
Car les échanges techniques avec Louis Pasteur ont eu des résultats probants : après l’obtention d’une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878, les champagnes Joseph Perrier sont servis à la cour d’Angleterre. En 1889, la maison "devient fournisseur de la reine d’Angleterre Victoria et de son fils Édouard VII", rappelle Benjamin Fourmon.
À la reconnaissance internationale au XIXe siècle et pendant les Années folles, succédera une période de modernisation de l’outil de production dans les années 1950. Même Joséphine Baker viendra fouler les caves, le 18 janvier 1957. En 1976, le champagne Joseph Perrier est choisi par la British Airways pour le vol commercial inaugural du Concorde.
La renommée de la maison continue à se renforcer
Quatre ans plus tard, Jean-Claude Fourmon, ingénieur en génie rural alors installé au Venezuela, est rappelé au devoir familial et prend la direction à la suite de son oncle Georges Pithois en 1985. Commercial doué, il continuera de renforcer la renommée de la maison, en installant les cuvées de la maison sur les belles tables et en recevant notamment Jacques Chirac ou la chorégraphe américaine Carolyn Carlson, avant de passer la main à son fils.
Un passage de relais programmé sur cinq ans
"Je n’avais pas prévu de travailler dans la maison, reconnaît l’intéressé, qui se destinait à la finance. En 2012, ma grand-mère de 90 ans m’avait gentiment signalé qu’il ne serait peut-être pas idiot que je passe mon brevet d’exploitant agricole. C’est comme ça que j’ai remis les pieds dans la vigne." Pour ne plus quitter le domaine familial, fort de 24 hectares en propre.
L’apprenti démarre le tuilage avec son père, selon un programme sur cinq ans "avec un passage en France et à l’export, par étapes, avec des objectifs précis".
200 ans avec 2 000 personnes et 300 drones
"C’était malin et progressif." L’ex-conseiller financier, intégré "sans pression", succède à son père en 2019. "Je vois cet héritage comme un cadeau. Et j’ai eu la chance de célébrer les 200 ans de notre maison en 2025", souligne Benjamin Fourmon. Une grande fête réunissant 2 000 personnes et 300 drones l’été dernier a largement mis en lumière son évolution. Sa localisation, aussi, quasiment unique à Châlons-en-Champagne, alors qu’Épernay et Reims, à une quarantaine de kilomètres, se disputent le titre de capitale du champagne.
Au moment de la création de la maison, en 1825, la commune compte entre 80 000 et 85 000 hectares de vignes, pour la production de vins tranquilles et un peu d’effervescents. " Des bateaux-pressoirs voguaient sur la Marne jusqu’aux caves de Joseph Perrier et de Jacquesson. C’était le quartier des pinardiers. " Dans les années 1880, le phylloxéra finira par décimer le vignoble châlonnais et la baisse de la consommation de vin diminuera l’attractivité locale.
"Roi chez soi plutôt que petit prince ailleurs"
"La question de rester ici s’est toujours posée, confie Benjamin Fourmon, en particulier au moment où on réfléchissait à nos travaux." En 2015, la Champagne est classée au patrimoine mondial de l’Unesco, réveillant un territoire pour lequel l’œnotourisme n’était encore qu’un mot nouveau. "J’ai alors fait le pari qu’il valait mieux être roi chez soi que petit prince ailleurs", raconte l’entrepreneur. La maison reste donc dans son fief, là où Joseph Perrier, Paul Pithois et sa famille sont enterrés, et l’affirme doublement en faisant apposer la mention de la commune sur ses étiquettes.
"Je n’aurais jamais imaginé un tel succès pour le circuit œnotouristique. En 2024, nous avons enregistré 1,2 million d’euros de chiffre d’affaires"
En 2018, sous son impulsion et avec le regard bienveillant de son père, des travaux d’ampleur démarrent pour créer un nouvel espace de dégustation, Galerie 1825. Le chantier, qui a nécessité un investissement total de 2 millions d'euros, a permis de créer un pavillon extérieur et d'agrandir les caves gallo-romaines de plain-pied – une particularité – de deux kilomètres supplémentaires, pour atteindre un total de 5 kilomètres.
En 2021, ouvre le circuit œnotouristique. "Je n’aurais jamais imaginé un tel succès, reconnaît Benjamin Fourmon. En 2024, nous avons enregistré 1,2 million d’euros de chiffre d’affaires. Le site, rentable après amortissement, est devenu un centre de revenus." Un choix pertinent et gagnant pour la "locomotive champenoise" de Châlons.
Une trajectoire qui s’inscrit dans le "temps long"
Fort de ce nouvel atout touristique, le dirigeant et son équipe d’une trentaine de salariés poursuivent également le développement commercial. De 700 000 flacons bouteilles à son arrivée, la maison expédie entre 900 000 et un million de cols cette année pour un chiffre d’affaires avoisinant donc les 17 millions d’euros, sans compter le revenu touristique. L’export, vers le Royaume-Uni, le Japon et les USA en tête, porte 70 % des ventes de cuvées. En France, les agents commerciaux se concentrent sur les particuliers et le secteur des cafés, hôtels et restaurants (CHR).
Ces dernières années, les conflits internationaux et l’instabilité géopolitique inquiètent les dirigeants de la maison comme tous les vignerons français. "Les entrepreneurs ont besoin de stabilité. Mais la Champagne est forte et elle joue sur le temps long", assure le PDG de la maison Joseph Perrier. D’autres crises ont secoué la filière, et la maison, qui s’en sont toujours relevées.