Transformer l’urine humaine en engrais liquide naturel. Ne plus la considérer comme un déchet mais comme une ressource. C’est le défi auquel s’attelle la start-up Ehotil, fraîchement installée dans son entrepôt des quartiers nord de Marseille. Un espace de travail, de stockage, d’expérimentation et de démonstration destiné à devenir une usine, une fois le process devenu industrialisable. "On sait que ça fonctionne à petite échelle, en laboratoire, il faut maintenant parvenir au même résultat sur de plus gros volumes", résume Stéphane de Lacroix de Lavalette, président et cofondateur d’Ehotil avec Emmanuel Morin.
Une question de timing
Directeur général de l’entreprise, ce dernier en est aussi l’initiateur, dans le prolongement de sa première entreprise, Ecodomeo (3 salariés), qui conçoit et commercialise des toilettes sèches permettant de dissocier l’urine des excréments pour produire du compost. Il avait dans l’idée de valoriser également l’urine, sans avoir le temps de développer ce volet-là. De son côté, Stéphane de Lacroix de Lavalette, ingénieur agronome, terminait un long projet au sein de la Compagnie fruitière. Très sensible aux problématiques agricoles et à la préservation de l’environnement, il cherchait un nouveau challenge.
Une connexion improbable
Deux profils parfaitement complémentaires qui n’avaient plus qu’à se rencontrer. Plus précisément à en discuter. Car les deux hommes se connaissent déjà vaguement dans un tout autre contexte : ils jouent dans la même fanfare. C’est un bref échange sur leurs vies professionnelles, en marge d’une répétition, qui va déboucher sur leur association. "J’y ai beaucoup réfléchi avant de lui dire que j’étais prêt à y aller, mais pas seul", raconte Stéphane de Lacroix de Lavalette. Lui qui avait tenté par deux fois une aventure entrepreneuriale auparavant, a investi toutes ses économies dans cette deeptech reconnue par Bpifrance. Emmanuel Morin a partagé la prise de risque financier, comme Sylvain Réau, à la tête du loueur de toilettes sèches poitevin Toilettes & Co.
De nombreux soutiens financiers
Ils ont été soutenus au démarrage par deux prêts d’honneur accordés par les fonds Aix-Marseille-Provence Amorçage (40 000 €) et Crédit Agricole Alpes-Provence Innov’Eco (30 000 €) puis par la bourse French Tech Émergence pour l’étude de faisabilité et enfin par le PIA4 (Programme d’Investissements d’Avenir), porté par la Région Sud et France 2030, pour le changement d’échelle cette année.
L’urine, proche de l’engrais
Le constat commun est assez simple à première vue : l’urine contient les nutriments essentiels pour les plantations : l’azote, le phosphore et le magnésium. Son évacuation consomme beaucoup d’eau potable. Son traitement en station d’épuration est énergivore et coûteux. Reste donc à l’isoler, la collecter, la transformer et la concentrer pour remplacer les engrais de synthèse bien souvent importés. "Il faut la débarrasser des produits indésirables comme les médicaments et surtout la stabiliser pour ne pas perdre l’azote, explique l’ingénieur agronome et dirigeant d’Ehotil. C’est tout l’enjeu. L’urée se dégrade très vite."
Une montée en volume
La phase de R & D, lancée mi 2023 en partenariat avec Aix-Marseille Université et le laboratoire M2P2, "a montré que c’était possible", se félicite l’ingénieur agronome. "L’engrais a lui aussi été testé et fonctionne très bien", ajoute-t-il. L’heure est désormais à la montée en puissance, avec une ingénieure en thèse dans ce laboratoire… Également musicienne dans la même fanfare ! "On a commencé par traiter un litre d’urine, aujourd’hui on parvient à en traiter 10 et on espère pouvoir passer à 100 au printemps 2026 pour parvenir ensuite à 1 000 et industrialiser", poursuit Stéphane de Lacroix de Lavalette.
1 000 m3 pour produire 70 m3 d’engrais
C’est une fois ce seuil annuel atteint qu’Ehotil sera rentable. En sachant que ces 1 000 m3 permettront de produire 70m3 d’engrais et représentent l’urine évacuée par 2 000 personnes sur une année. "En s’installant dans une ville de la taille de Marseille, on n’a aucun souci de matière première, souligne le président de la deeptech. C’est une configuration idéale, à proximité de nombreuses plantations, dans une zone où il y a peu d’élevage et peu d’eau" donc d’importants besoins.
Une matière première disponible
Restera "simplement" à récupérer cette urine dans des gares, aéroports et autres lieux recevant beaucoup de public, en permanence, grâce à des urinoirs et toilettes à séparation secs raccordés à de grandes cuves cubiques d’un mètre cube. Puis à les collecter pour les acheminer jusqu’à l’usine de traitement.
"Ça reste un sujet intime, presque tabou, mais c’est une problématique sociétale, c’est un changement de mentalité à opérer"
La discussion est bien avancée avec le centre commercial des Terrasses du Port pour un test grandeur nature, après avoir engrangé les 8 premiers mètres cubes lors du Delta festival pour poursuivre les expérimentations.
Mais les associés marseillais voient plus loin, imaginant une révolution dans le système d’assainissement : avec des bâtiments neufs construits de manière à récupérer facilement l’urine, l’abandon de la chasse d’eau et de l’évacuation dans le réseau classique… "Ça reste un sujet intime, presque tabou, mais c’est une problématique sociétale, c’est un changement de mentalité à opérer", conclut Stéphane de Lacroix de Lavalette.