Pas-de-Calais
Jean-Marc Puissesseau : « Le démantèlement de la "jungle" est un argument de vente »
Interview Pas-de-Calais # Social

Jean-Marc Puissesseau P-dg de la Société d'exploitation des Ports du Détroit "jungle"

Pdg de la Société d'exploitation des Ports du Détroit, qui gère les ports de Boulogne et Calais, Jean-Marc Puissesseau témoigne de la crise migratoire que traverse le Calaisis. L'ancien président de la CCI Côte d'Opale, en colère, s'impatiente et en appelle à un renouveau de l'attractivité du littoral.

Le Journal des Entreprises : Vous avez évoqué, par voix de presse, un état de "guerre" à Calais et ses environs du fait de la situation migratoire que connaît le territoire. N'est-ce pas exagéré ?

Jean-Marc Puissesseau : « La pression migratoire n'est pas nouvelle à Calais, ça fait des années que nous côtoyons des migrants sur le territoire. Mais là, la situation est devenue vraiment incontrôlable : je vous parle d'une concentration de plus de 10.000 migrants à 500 mètres à peine du port et à même pas 100 mètres de la route portuaire. Ce qui est nouveau aussi, c'est l'agressivité des migrants à l'égard des chauffeurs et des gens qui travaillent sur le port. Rendez-vous compte : à plus de 10.000 personnes, la concurrence est féroce pour passer en Angleterre. Les esprits s'échauffent et les actes de brutalité se multiplient. Les chauffeurs sont nombreux à déserter le port de Calais, ils dévient vers la Belgique ou la Normandie. Les compagnies de transport évitent dorénavant Calais au possible. C'est devenu une consigne parmi les transporteurs. Calais est devenu trop dangereux la nuit et parfois même le jour. »

Quelles sont donc les conséquences sur l'attractivité du territoire ?

J-M.P. : « On estime à 9 M€ le manque à gagner, rien qu'en 2016, sur l'activité des transports au port de Calais. Côté fret, le port n'a pas profité de l'augmentation actuelle du trafic qui est de 5-6 % environ. Sur ce marché global, Calais frôle à peine les 1 %. Là où les autres continuent de croître, nous, on perd des clients. Sur les routes, les camions doivent jongler entre des barrages sauvages : des branchages, des troncs d'arbre, des pneus enflammés... Tout un tas d'objets déposés sur les voies pour forcer les camions à s'arrêter. Les migrants sont prêts à tout pour embarquer à bord de l'un d'entre eux, en direction de l'Angleterre. Ça, c'est une réalité sur les routes. Mais il y a les agressions dans les entrepôts aussi. L'entreprise de transports Carpentier, qui a reçu la visite imprévue de François Hollande lors de son déplacement à Calais (ndlr : le 26 septembre le Président de la République s'est rendu à Calais pour une revue des forces policières et l'inauguration de la pose de la première pierre du chantier Calais Port 2015), est exposée aux intrusions de migrants. Son dirigeant, David Sagnard, m'a parlé d'agressions de ses chauffeurs au moment du chargement. On ne peut pas continuer ainsi, c'est inouï ! »

Autre fait marquant : l'autoroute ferroviaire VIIA Britanica qui interrompt ses activités, même pas un an après sa mise en service...

J-M.P. : « Certains ont évoqué un succès qui n'était pas au rendez-vous pour l'autoroute ferroviaire Perpignan/Le Boulou - Calais, inaugurée le 23 octobre 2015.Il n'en est rien. Si ce trafic a dû être interrompu en juin 2016 ce n'est pas par manque de clients. Cette ligne a purement et simplement été interrompue par manque de sécurité. Des centaines de migrants rentraient dans les trains et les remorques, au coup de sifflet de la locomotive, détériorant au passage les marchandises et les pièces qui s'y trouvaient. Cette autoroute ferroviaire devrait être en capacité de reprendre ses activités en janvier 2017. Le ferroutage est un trafic auquel je crois beaucoup pour le port de Calais. Il sera prochainement renforcé avec des connexions annexes pour la Turquie et l'Italie. Si on en reprend l'ouverture, dans les conditions que j'espère, nous serons même dans l'obligation d'ouvrir un deuxième terminal dans deux ou trois ans.

En visite à Calais fin septembre, François Hollande a confirmé le démantèlement complet et définitif du camp de la Lande que l'on appelle plus communément la "jungle" de Calais. Cette annonce vous satisfait-elle ?

J-M.P. : « Sans cela, l'attractivité du territoire vire au drame. Calais a aujourd'hui une image de marque catastrophique alors qu'on fait tout pour être performant sur ce port. Il ne suffit que de jeter un oeil à l'étendue des travaux de Calais Port 2015 : un projet à 863 millions d'euros. Or, on ne peut plus travailler, la pression migratoire est un handicap pour le territoire. Les touristes désertent la ville, les commerçants, restaurateurs et hôteliers parlent d'une baisse d'au minimum 30 % de leur chiffre d'affaires. Côté maritime, les compagnies P & O Ferries et DFDS accusent des retards. Pour elles, il devient difficile de faire des prévisionnels. Il était grand temps que le démantèlement soit annoncé parce qu'elles n'avaient plus les armes pour prospecter. En négociation pour leurs contrats 2017, les compagnies maritimes ont dû mettre l'annonce du démantèlement et la construction du mur végétalisé le long de l'A16 en avant pour garder leurs clients. Ce sont des arguments de vente et de prospection, des gages de protection pour le business. Au port, on se bat tous les jours pour ne pas perdre de clients alors que nous disposons d'un superbe outil et que nous sommes le seul port en Europe à disposer d'un terminal de ferroutage. Nous n'avons pas perdu de parts de marché, mais nous sommes clairement en retard sur le prévisionnel ».

Avez-vous le sentiment d'être entendu par les politiques ?

J-M.P. : « Je ne fais pas de politique et je ne sais pas ce qu'ils pensent. Entre les effets d'annonce et les stratégies électoralistes... Ce dont je suis sûr c'est que nous devons travailler à rendre le territoire plus attractif, en gommant la mauvaise image dont il est affublé. Si l'attractivité était de nouveau là, les entreprises comme les touristes reviendraient sur le territoire. À nous d'y arriver. Le port de Calais propose la ligne la plus courte vers l'Angleterre, il y a des départs de bateaux toutes les 30 minutes, le hub se donne les moyens de séduire de nouveaux clients, nous faisons tout pour raccourcir les temps d'attente. Ça ne sera pas facile, mais une fois les voies sécurisées, les camions reviendront vite. De l'avis des compagnies maritimes, pour les passagers ça prendra plus de temps et il faudra attendre certainement deux ans pour retrouver un trafic normal. Je vous parle de l'Angleterre, destination historique pour Calais, mais il y a bien évidemment de la croissance à aller chercher en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Il manque au territoire une attractivité particulière qui lui serait spécifique. Dans son cahier des charges, Eurotunnel devait initialement construire une zone ludique autour du Tunnel. Mais je ne vois rien. Ça passera peut-être par le parc d'attraction ou par le golf, reste à espérer que ça fonctionne ».

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