"Je crois à une diplomatie numérique intelligente, fondée sur la coopération et la confiance"
Interview # Numérique # International

Franz Jarry Directeur général d’ADN Ouest "Je crois à une diplomatie numérique intelligente, fondée sur la coopération et la confiance"

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De retour du Brésil, où il a participé à l’événement Rec’n’Play à Recife, le directeur général d’ADN Ouest partage ses réflexions sur la géopolitique du numérique. Il y voit un enjeu de souveraineté pour l’Europe, mais aussi un appel à la confiance en nos propres capacités technologiques. Guerre froide numérique ou diplomatie intelligente ? Il a choisi son camp.

Franz Jarry, Directeur général ADN Ouest — Photo : PG - Nantes Métropole - Patrick Garçon

Vous dirigez ADN Ouest, l’une des plus importantes associations du numérique en France, qui regroupe 800 membres, des start-up jusqu’aux grands groupes. Vous revenez d’un déplacement au Brésil. Quel était le sens de ce voyage ?

Je suis allé à Recife, dans le nord du Brésil, dans le cadre d’un partenariat historique entre Nantes et cette ville. Là-bas, ils ont créé un écosystème numérique fascinant, articulé autour de l’université fédérale, d’un cluster public baptisé Porto Digital, et d’un centre d’innovation, César. C’est un modèle de coopération entre recherche, entreprises et politiques publiques. J’étais invité à intervenir dans le grand événement Rec’n’Play, qui rassemble chaque année près de 90 000 personnes. J’ai parlé d’internationalisation, de coopération et de souveraineté numérique.

Qu’est-ce que cette immersion vous a inspiré ?

Avant tout, l’importance de changer de regard. Quand on discute avec nos homologues étrangers, on découvre que l’Europe – et la France – sont perçues comme des partenaires stables, rassurants, dotés d’une devise forte et d’une régulation solide. C’est intéressant, car nous avons souvent tendance à nous autoflageller : on répète que nous sommes en retard, pas assez performants… Alors que de l’extérieur, on nous voit comme une référence. Les Brésiliens, par exemple, ont très envie de travailler avec nous. Nous manquons simplement de confiance dans nos propres forces technologiques.

Vous parlez souvent de « rééquilibrage » plutôt que de rupture. Que voulez-vous dire ?

Je ne suis pas du tout antiaméricain. Les outils numériques américains sont excellents ! Là où ils sont plus forts que nous, c’est dans le marketing, la diffusion, la conquête des marchés. Technologiquement, en revanche, nous savons faire énormément de choses en Europe : logiciels, cloud, cybersécurité, messagerie, infrastructures… Mais nous ne le faisons pas savoir. Il y a une forme de facilité à utiliser les outils extra-européens, parce qu’ils sont bien marketés. Mon message, c’est qu’il faut simplement rééquilibrer les choses, pas dresser des murs ou nous replier. Nous vivons dans un monde ouvert, mais nous devons apprendre à davantage utiliser nos solutions, notre tech.

Avez-vous un exemple concret d’alternative européenne aux big techs américaines ?

Oui : la messagerie souveraine Treebal, développée à Rennes et accélérée par ADN Booster, l’accélérateur de startups d’ADN Ouest. C’est un équivalent de WhatsApp, mais green, éthique et européen. Techniquement, c’est très simple : une appli, des contacts, une messagerie instantanée. L’enjeu n’est pas technologique, il est dans la pénétration du marché. Treebal fonctionne très bien, mais elle reste méconnue parce qu’on ne communique pas assez. Environ 200 000 personnes l’utilisent aujourd’hui, contre 2 milliards pour WhatsApp. Au Brésil, ils utilisent peu le mail. Tout le monde travaille sur WhatsApp, au point que je leur ai dit en plaisantant : « S’il n’y a plus WhatsApp, le pays s’arrête ! » Ils ont un niveau de dépendance colossal à Meta. Toutes les données partent chez eux. L’arrivée de Trump au pouvoir, son imprévisibilité, invite les Brésiliens à regarder ailleurs aujourd’hui, vers la Chine, mais aussi vers l’Europe.

Le Brésil est aussi capable de s’en sortir lui-même. Il a su bâtir une réussite numérique locale avec le système de paiement Pix…

Franz Jarry, directeur général d’ADN Ouest, a participé à Recife, au Brésil, à un événement rassemblant plus de 90 000 personnes sur le thème du numérique. Il est intervenu sur le thème de la géopolitique du numérique — Photo : DR

Exactement. Pix, c’est un projet incroyable : une application nationale de paiement instantané lancée par la Banque centrale brésilienne. 75 % des Brésiliens l’utilisent aujourd’hui pour régler leurs achats, sans passer par Visa ou Mastercard. C’est une source de fierté nationale : une solution 100 % brésilienne, gratuite et inclusive, qui a fait trembler les géants américains du paiement, et qui a même déclenché une enquête de l’administration Trump.

C’est un exemple inspirant pour l’Europe : pourquoi ne pas imaginer un « Pix européen » porté par la Banque centrale ? L’idée n’est pas d’exclure les acteurs étrangers, mais de reprendre la main sur nos infrastructures clés.

La dépendance de l’Europe aux géants américains est aujourd’hui très forte…

Oui, en termes de dépenses, elle est estimée à 264 milliards d’euros par an, selon une étude récente. C’est colossal. Rien qu’à l’échelle de onze collectivités françaises participant au programme TIE Break – Trajectoire d’indépendance européenne numérique –, la dépendance extra-européenne représenterait 1,5 milliard d’euros ! Je verrai bien 400 à 500 millions d’euros de cette somme être réorientés vers des alternatives crédibles européennes. Je tiens à souligner que ces sujets de réflexion autour de la souveraineté numérique sont traités de plus en plus fréquemment au sein d’ADN Ouest. Les 800 adhérents du réseau ont pris conscience de ces chiffres et des enjeux associés.

Justement, la souveraineté numérique peut-elle devenir un enjeu de sécurité ou de crise ?

Oui, c’est une hypothèse qui devient envisageable. Il y a un an, penser qu’un dirigeant américain puisse « fermer le robinet numérique » pour établir un rapport de force dans un deal économique paraissait absurde. Aujourd’hui, c’est peu probable, mais c’est devenu possible. On l’a vu avec la dépendance aux médicaments pendant le Covid : en cas de crise géopolitique, si nous n’avons pas nos propres outils, nous serons vulnérables. Mais mon propos n’est pas d’alimenter la peur : je crois d’abord à une diplomatie numérique intelligente, fondée sur la coopération et la confiance. Je reste un croyant de la diplomatie numérique : reconnaître les points forts de chacun, collaborer là où on est bons, et bâtir des coopérations internationales équilibrées. On ne peut pas être le meilleur partout, mais là où c’est le cas, utilisons nos outils. Le Brésil, par exemple, a des savoir-faire que nous n’avons pas et inversement. Le monde numérique doit se construire dans la complémentarité, pas dans l’affrontement.

Vous opposez donc diplomatie numérique et guerre froide technologique ?

Oui. Il y a effectivement trois blocs : les États-Unis, ultralibéraux et dominants par le marketing ; la Chine, très centralisée ; et l’Europe, qui cherche sa voie. Je crois que notre modèle doit être celui du rééquilibre, pas du repli. On peut très bien travailler avec Microsoft, Google ou d’autres, tout en développant et utilisant nos propres outils. Des exemples récents ont montré que de gros acteurs ont franchi le pas, notamment L’école Polytechnique ou bien encore à la Métropole de Lyon. C’est une voie à suivre pour rééquilibrer les choses.

À propos d’ADN Ouest :

Plus grand réseau de professionnels du numérique en région, l’association ADN Ouest (Agir pour le Développement du Numérique dans l’Ouest) rassemble près de 800 entreprises, collectivités et établissements d’enseignement en Pays de la Loire et en Bretagne. Grâce à l’engagement de ses membres bénévoles, l’association œuvre au quotidien pour le développement d’un numérique innovant et vertueux. En organisant une centaine d’événements annuels sur l’ensemble du territoire, ADN Ouest soutient l’innovation, contribue à attirer de nouveaux talents dans la filière et agit en faveur d’un numérique responsable et solidaire.

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