Comment va l’économie française ?
2024 a été une année catastrophique pour la France. D’un point de vue politique, économique, social, on a tout raté. Les Jeux olympiques auraient pu amener un boom de croissance. Malheureusement, cela n’a pas été le cas. La dissolution n’a pas arrangé les choses, mais les chefs d’entreprise étaient inquiets avant. Depuis la fin 2023, jusqu’au troisième trimestre 2024 - nous n’avons pas encore les chiffres pour le quatrième trimestre - l’investissement des entreprises baisse. Cela montre bien que l’économie française souffre. Depuis un an, nous assistons à un ralentissement très grave de l’économie.
Pourtant, le PIB français a augmenté en 2024 de 1,1 %, estime l’Insee…
Avec le PIB, les chiffres sont parfois un peu bizarroïdes. Mais la fin de l’année 2024 est une catastrophe. Ce qui le prouve, c’est le chômage qui augmente. Selon Eurostat, le taux de chômage est de 7,7 % en novembre en France, alors qu’il était de 7,5 % en septembre. Le taux de chômage des jeunes m’inquiète particulièrement. Pour les moins de 25 ans, il est passé en un an de 17 % à 20,5 % en catégorie A.
"Entre la prévision de déficit public de Bruno Le Maire et la réalité un an plus tard, il y a 100 milliards d’euros d’écart ! C’est un scandale d’État ! "
Le chômage n’est que la conséquence logique des défaillances d’entreprises qui atteignent des records historiques. Et les taux d’intérêt augmentent, ce qui a des conséquences négatives pour les finances publiques et sur l’ensemble de l’économie. Quand les taux d’intérêt des crédits des entreprises et des ménages augmentent, cela casse l’activité économique.
Avant les fêtes, patronat et syndicats ont interpellé les politiques sur les risques d’une grave crise économique. On a le sentiment que les Français ne sont pas d’accord sur la situation économique du pays…
Il y a encore quelques mois, Bruno Le Maire disait qu’on allait avoir le plein emploi (en janvier 2024, NDLR) ! C’était un déni de réalité. Entre la prévision de déficit public de Bruno Le Maire et la réalité un an plus tard, il y a 100 milliards d’euros d’écart ! C’est un scandale d’État ! Nous payons aujourd’hui le manque de discernement des pouvoirs publics.
"En France, nous serons à 0,5 % de croissance du PIB en 2025, avec un taux de chômage qui pourrait dépasser les 9 %"
Comment envisagez-vous 2025 ?
Au niveau français, 2025 sera pire que 2024. Au niveau mondial, la croissance résiste et sera aux alentours de 3 %. En France, nous serons à 0,5 % de croissance du PIB, avec un taux de chômage qui pourrait dépasser les 9 % et une inflation qui va se maintenir autour de 1,7 %. Le déficit public se montera au moins à 6 % du PIB et la dette publique va atteindre 120 % du PIB. Espérons que la crise politique s’estompe et que l’économie s’améliore au second semestre.
L’OCDE et la Banque de France tablent sur 0,9 % de croissance pour la France en 2025, vous sur 0,5 %. Pourquoi un tel écart ?
Le problème de l’OCDE, de la Banque de France, du FMI, etc., c’est que ce sont de gros organismes qui basent leurs prévisions sur le passé, en faisant le pari que les chiffres du passé vont se dupliquer. Ils n’ont pas la même réactivité que mon cabinet.
"Le taux d’intérêt à 10 ans de l’État est supérieur de 10 points de base à celui de la Grèce, de 20 points comparé à l’Espagne, de 40 comparé au Portugal"
L’OCDE n’a pas intégré les derniers indicateurs des directeurs d’achat, de l’Insee, ou les dernières évolutions des taux d’intérêt. Mais vous verrez que, dans quelques semaines, ces organismes vont modifier leurs prévisions, c’est inévitable.
Le niveau des taux d’intérêt est-il inquiétant ?
Aujourd’hui, le taux d’intérêt à 10 ans de l’État français est supérieur de 10 points de base à celui de la Grèce, de 20 points comparé à l’Espagne, de 40 comparé au Portugal. Cela doit nous faire réfléchir. Il n’y a que l’Italie qui est au-dessus de nous en termes de taux d’intérêt. Mais comme l’Italie est en train de réduire son déficit public, nous allons également leur passer devant au niveau des taux d’intérêt. Le comparatif avec nos voisins est devenu extrêmement dangereux. Cela coûte très cher à l’État et à l’ensemble des Français.
Cela fait 50 ans que la France accumule les déficits publics. Est-on vraiment arrivé au bout du supportable ?
Je vais d’abord vous expliquer pourquoi cela a tenu jusqu’ici. À partir de 2015, la BCE a fait tourner la planche à billets, créant de la monnaie artificiellement. Elle a acheté de la dette publique sur le marché secondaire. Cela a créé un phénomène anormal, qu’on a appelé "l’argent magique" : malgré l’augmentation de la dette publique, les taux d’intérêt baissaient. Le summum a été atteint lors du coronavirus, avec des taux d’intérêt négatifs sur la dette publique française. Ce qui est une ineptie complète. J’ai prévenu plusieurs fois Bruno Le Maire et Bercy mais je n’ai pas été écouté. C’est ce manque de discernement, cette fuite en avant que nous payons aujourd’hui. On a continué jusqu’en 2022. Alors que l’inflation était en train d’exploser, nous avons continué d’augmenter cette dette. L’inflation est venue, avant la guerre en Ukraine, de cet excès de liquidités.
Cela fait donc malheureusement très longtemps que nous avons dépassé les limites. Et maintenant que la planche à billets est arrêtée, on doit payer le juste prix de cette dette publique.
"Il faut baisser la CSG d’au moins 25 milliards d’euros pour redonner confiance aux ménages. Il faut aussi baisser de 25 milliards les impôts de production pour les entreprises"
Je pense donc que nous sommes arrivés à la fin de l’histoire. D’autant que notre dette publique ne finance pas une croissance forte comme aux États-Unis. Entre 2020 et le troisième trimestre 2024, la dette publique française a augmenté de 915 milliards d’euros. Sur la même période, le PIB en valeur n’a augmenté que de 469 milliards.
Le gouvernement Bayrou veut réduire le déficit public de 50 milliards d’euros cette année. Est-ce suffisant ?
Le problème, c’est que le budget est déjà caduc. Le gouvernement table sur une croissance de 0,9 % du PIB en 2025 alors qu’on va faire 0,5 %. Le gouvernement pense que les taux d’intérêt vont baisser alors que c’est l’inverse qui va se produire. Ces deux erreurs de calcul vont coûter 30 milliards d’euros. En plus, il faut bien comprendre qu’augmenter les impôts, ça ne marche pas. Ça ne fait qu’augmenter le déficit en cassant l’activité économique. En ponctionnant plus sur un gâteau plus petit, il y a moins de recettes fiscales, donc plus de déficit. Et quand le chômage augmente, le déficit se creuse.
Que faire alors ?
Il faut baisser les impôts de 50 milliards d’euros en France. Nous sommes le numéro 1 mondial en termes de prélèvements obligatoires par rapport au PIB. Il faut baisser la CSG qui est passée d’un peu plus de 1 % à sa création en 1991 à 9,2 % aujourd’hui. Il faut la baisser d’au moins 25 milliards d’euros pour redonner aux ménages confiance dans l’avenir. Il faut également baisser de 25 milliards les impôts de production pour les entreprises. Dans le même temps, il faut réduire la dépense publique car si vous ne faites que baisser les impôts, cela ne peut évidemment pas fonctionner.
"Au final, il est possible de réduire le déficit de 80 milliards d’euros, tout en baissant les impôts"
Quelles dépenses publiques réduire ?
Il y a au moins 50 milliards d’euros d’économies à faire sur les dépenses de fonctionnement, qui représentent 32 % du total des dépenses publiques et qui ont augmenté quasiment de 16 % ces trois dernières années. Les Odac (Organismes divers d’administration centrale, comme les Agences régionales de santé, l’Ademe, le CNRS, l’Inpi…, NDLR) nécessitent par exemple 140 milliards d’euros d’argent public par an. Rien que sur ces établissements publics, je pense qu’il est possible de réaliser au moins 30 milliards d’euros d’économies.
La lutte contre la fraude sociale et fiscale doit aussi nous permettre de récupérer au moins 50 milliards d’euros. Au final, il est possible de réduire le déficit de 80 milliards d’euros, tout en baissant les impôts, grâce à la relance de l’économie.
En supprimant des dépenses de fonctionnement au sein des services publics, ne risque-t-on pas aussi d’accroître le chômage ?
Pas du tout, cela ne créera pas du chômage. Ce sera même l’inverse : si je baisse les dépenses publiques et que je baisse les impôts dans le même temps, la baisse d’impôts va générer plus de croissance et les entreprises vont pouvoir embaucher. Aux États-Unis, la dépense publique représente 37 % du PIB et on la réduit. En France, elle pèse 57 % du PIB mais personne ne veut la réduire. Ce n’est pas sérieux !
Pensez-vous qu’il soit encore possible de réformer la France ?
Je pense que les Français ne sont pas conscients de ce qui est en train de se passer, que nous sommes au bord de la faillite. Même si l’État ne fera pas faillite comme une entreprise, l’actif net de l’État est déjà négatif. La crise du Covid a été une faille pédagogique parce que 700 milliards d’euros sont tombés du ciel. Je ne crois plus malheureusement à une réforme de l’économie française dans la douceur. On a été trop loin. Les dirigeants politiques français, et beaucoup d’économistes également, ont trop menti aux Français. Il va falloir malheureusement que l’on touche le fond de la piscine pour redémarrer.