Strasbourg
"Être visionnaire et en avance sur son temps, ce n'est pas forcément l'idéal"
Interview Strasbourg # Numérique # Start-up

Frédéric Rose dirigeant d’Imki "Être visionnaire et en avance sur son temps, ce n'est pas forcément l'idéal"

S'abonner

Acteur strasbourgeois spécialisé dans les IA génératives avec ses sociétés Imki, Jumbo Mana, Museum Manufactory ainsi que Visible Patient, racheté fin 2024, et l’imprimerie Lézard Graphique, Frédéric Rose s’est retrouvé sous le feu des projecteurs en marge du sommet pour l’action sur l’IA. Si le dirigeant estime que, pour l’heure, le marché n’est pas totalement mature, la donnée et la souveraineté numérique de la France se trouvent au cœur du jeu.

Frédéric Rose dirige quatre entreprises strasbourgeoises spécialisées dans l’IA générative — Photo : DR

Vous avez investi le champ des IA génératives depuis plusieurs années avec Imki, Jumbo Mana et Museum Manufactory (médiation culturelle), comment se portent vos activités ?

Si nous sommes sur des sujets émergents, notamment avec Imki qui intervient dans le secteur de la mode et du luxe, on constate que le marché n’est pas mature. Il y a une décorrélation entre l’émergence d’une technologie qui est fulgurante - car nous sommes clairement devant une révolution - et sa capacité à être opérationnelle. Cela fait deux ans que ChatGPT existe et c’est uniquement maintenant que les entreprises privilégient son usage. Avec Imki et Jumbo Mana, on a tout de suite vu les mutations que cela allait entraîner. Mais, parfois, être visionnaire et en avance sur son temps, ce n’est pas forcément l’idéal. Notre but n'est pas de concurrencer ChatGPT, Mistral AI ou DeepSeek bien que nous possédons toujours une longueur d’avance sur la technicité des IA génératives grâce à la donnée. On a la chance, en France, d’avoir beaucoup de datas hypertechniques et secrètes. Il vaut mieux se concentrer sur le carburant de ce réseau de neurones que sur le réseau de neurones en lui-même car la guerre se situe entre la Chine et les États-Unis à ce niveau.

En marge du sommet pour l’action sur l’IA, organisé en février à Paris, êtes-vous très sollicité ?

Oui, mais c’est essentiellement de la curiosité de la part de ce que j’appellerai des badauds. Mais cela va se transformer en réalité. Je prends toujours ChatGPT en exemple car cela a mis l’IA générative au grand jour. Il y a deux ans, la question était "qu’est-ce que c’est que l’IA générative ?". Un an plus tard, on est venus nous voir en nous demandant "qu’est-ce que vous pouvez faire pour moi avec l’IA générative ?" Aujourd’hui, c’est "on voudrait que l’IA générative fasse cela pour nous". Nous avons des représentants de l’industrie automobile française et américaine qui nous demandent de réaliser des éléments de leurs véhicules à partir de l’IA. Que l'on demande à une IA de faire un vêtement à partir de caractéristiques techniques ou une portière, c’est pareil. Là, on commence à être sollicité pour des utilisations précises émanant de l’industrie et je pense que cela va se concrétiser au courant de l’année.

À vous entendre, Imki ne va pas rester uniquement focalisé sur l’univers de la mode et du luxe ?

Non. J’ai moi-même un profil à 360 degrés mais je sais que le dessin représente le cœur de nombreux métiers techniques. Le protocole que nous avons employé pour générer des vêtements grâce à l’IA générative s’applique aussi bien au design d’objet, aux décors, aux jeux vidéo, à l’édition, la typographie, le packaging, sans oublier l’architecture et l’urbanisme. En France, on dispose des meilleures écoles en matière de création et des meilleurs designers du monde, tout le monde nous les envie. Dans un premier temps, il faut les protéger en vue de protéger la France. Parce que lorsqu’on commencera à entraîner des IA à faire du design à la française, les Chinois ne se contenteront pas de copier uniquement des sacs de luxe mais y intégreront un ADN "à la française". Du coup, on ne pourra plus faire la distinction entre le vrai du faux parce que l’IA sera en mesure d’interpréter un style.

Frédéric Rose a présenté ses solutions à Franck Leroy, président de la Région Grand Est qui souhaite lancer un plan IA régional — Photo : Fabrice Voné

Quelle valeur accordez-vous justement au sommet sur l’IA qui s’est tenu en février à l’initiative de la France ?

Cet événement lance les grandes lignes de la stratégie nationale de l’IA pour les prochaines décennies. En matière d’IA, le monde se résume aujourd’hui entre une bipolarité entre les Américains et les Chinois. Et au milieu, il y a l’Europe qui doit trouver sa place en étant spécialisée sur la réglementation, le contrôle, les droits d’auteur… Paris essaye de se positionner pour prendre le lead sur ce secteur. On devrait réussir à créer des filières, du réseau et de la formation mais c’est un plan à 10, 20 ans.

Pourquoi avez-vous repris en fin d’année dernière la medtech strasbourgeoise Visible Patient, spécialisée dans la fabrication de logiciels médicaux, après son placement en redressement judiciaire ?

Même s’ils sont dans le médical, nous ne sommes pas si éloignés de leur projet qui consiste grosso modo à modéliser des organes en 3D. Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que des gros industriels commencent à s’intéresser à la donnée que traite Visible Patient, dans l’optique de créer des doubles numériques humains. On en est au tout début de la digitalisation du corps humain afin de préparer, simuler, projeter et comprendre pour aller beaucoup plus vite sur les traitements opératoires et éviter les erreurs. En créant ses modèles 3D, Visible Patient a absorbé une quantité non négligeable de cas cliniques qui pourront générer de nouveaux doubles pour aider à la simulation. C’est l’une des rares entreprises à être capable de modéliser tout le corps humain, et ça, c’est un enjeu énorme.

Strasbourg # Numérique # Start-up # Innovation