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Dumping chinois : La sidérurgie régionale perd son moral d'acier
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Dumping chinois : La sidérurgie régionale perd son moral d'acier

Le dumping chinois sur l'acier impacte les industriels des Hauts-de-France, notamment ceux du Dunkerquois où le tissu sidérurgique vit au tempo d'ArcelorMittal. Le groupe a annoncé 8 milliards de dollars de pertes, ce qui ne manque pas d'inquiéter le tissu dunkerquois qui craint un effet domino sur le territoire.

La sphère sidérurgique dunkerquoise gravite autour d'ArcelorMittal. Il ne suffit que d'un coup d'oeil sur la toile industrielle de l'Agur Dunkerque pour s'en rendre compte. Les deux usines d'ArcelorMittal, Dunkerque et Fort-Mardyck, sont au coeur d'un impressionnant noeud. « C'est la pierre angulaire de l'écosystème industriel dunkerquois », fait savoir Jean-François Vereecke, docteur en économie et directeur général adjoint de l'Agur. Et c'est bien ce qui inquiète les industriels et observatoires économiques régionaux.




ArcelorMittal perd 8 Md$

Qu'ils soient sidérurgistes, sous-traitants ou entreprises satellites, les dirigeants sont nombreux à être impactés par les résultats du donneur d'ordres ArcelorMittal. Pour Denis Chevez, dirigeant de Befesa Valera à Gravelines, le dumping chinois a mis à mal la filière. Son entreprise, spécialisée dans le traitement et la valorisation sous forme de ferro-alliage des résidus des aciéries, connaît des périodes de chômage partiel du fait des difficultés du sidérurgiste. « En 2015, nous avons connu 50 % de charges en moins. Le Dunkerquois et le Valenciennois sont économiquement dépendants de cette filière. Il n'y a pas qu'Arcelor, quand on voit ce qui se passe avec Vallourec à Saint-Saulve ou Ascometal, ce n'est guère mieux... », soupire-t-il. Mobilisé en sa qualité de représentant d'Euroalliage, en février dernier, à la mobilisation bruxelloise des sidérurgistes devant le siège de la Commission européenne, Denis Chevez fustige le dumping chinois. Tout comme Gilles Deconinck, dirigeant de Bozel Europe SAS : « La Chine est en train de nous mettre à genoux. Si on lui donne le statut d'économie de marché, il ne sera plus possible de tenter des actions contre le dumping » explique le Dunkerquois qui réalise une majeure partie de son CA avec ArcelorMittal, à qui il vend du ferro-alliage. « Les Chinois savent tuer des filières, ils l'ont fait avec le ferrobore. Aujourd'hui, ils en sont les seuls producteurs mondiaux. Dans l'acier, si rien n'est fait, on peut craindre des faillites ou des fermetures de site », ajoute le dirigeant en lutte dans un marché en perte de 30 à 50 % de sa valeur.




13.000 emplois

Dans cette guerre des prix, ArcelorMittal a souffert : il encaisse de 30 à 40 % de baisse sur son prix de marché. De l'autre côté de la frontière, les deux sites belges de l'aciériste indien connaissent actuellement une sous-charge : Industeel Belgium à Charleroi et ArcelorMittal Genk. Le site Aperam Stainless Service France, filiale du groupe à Isebergues dans le Pas-de-Calais, a connu un plan social. Selon les calculs de l'agence d'urbanisme et de développement de la région Flandre-Dunkerque, sur le Dunkerquois 5.167 emplois sont directement concernés par la filière sidérurgique, ceux d'ArcelorMittal bien évidemment mais aussi ceux d'Ascométal, Dillinger France, Comilog ou encore Glencore Manganèse. À cela il faut ajouter les effectifs des fournisseurs de rang 1, le Port de Dunkerque qui effectue 30 % de son tonnage auprès d'ArcelorMittal et tous les services à l'industrie regroupés sous le nom de LIP (ndlr : en lien direct avec l'industrie et le portuaire). « On peut raisonnablement penser que plus de 13.000 emplois dunkerquois sont concernés par la filière sidérurgique sur un bassin d'emplois publics et privés de 96.000 personnes », estime Jean-François Vereecke, directeur général adjoint de l'Agur.






Investissements en berne

Thierry Malot, à la tête du Medef Littoral Nord et président d'Ateim Technologies (société en ingénierie et études techniques pour l'industrie) à Fort-Mardyck, faisait également partie du cortège bruxellois. « Sur le Dunkerquois, ArcelorMittal est un poids lourd, si l'activité de cette unité-là est affectée, les conséquences iront en chaîne. Vallourec connaît aussi des difficultés, combinées à un cours du pétrole bas qui l'impacte, car ses aciers sont destinés au marché pétrolier. Pas mieux chez Ascométal. En dehors des sidérurgistes, nombre d'entreprises valorisent les déchets de la sidérurgie, elles aussi sont impactées par les prix. Quand on voit un client perdre 8 milliards de dollars en 2015, ça rend forcément nerveux. Automatiquement, les investissements se bloquent, les travaux de maintenance aussi, les frais également », commente Thierry Malot qui ajoute : « Ce n'est pas dramatique non plus, mais voir le fabricant de tubes en acier Vallourec perdre plus de 90 % de sa valeur en Bourse, voir celle d'Arcelor chuter également, ça n'est pas de bon augure ». L'effet domino est implacable, le ralentissement des investissements dans la maintenance chez les donneurs d'ordre sidérurgiques touche tout un pan du tissu des PME locales. Contacté par la rédaction, ArcelorMittal Dunkerque n'a pas donné suite. Le maire de Gravelines et conseiller départemental du canton de Grande-Synthe, Bertrand Ringot, a fait le déplacement lui aussi à Bruxelles. « Sur le canton de Grande-Synthe, ArcelorMittal nourrit des milliers de familles », fait-il savoir avant de confier avoir rencontré des prestataires de l'aciériste confrontés à des délais de paiement rallongés. « On ne peut que le comprendre dans ce contexte, mais il faut avoir les reins solides pour y faire face. » François Lavallée, directeur général de Terenvi (aménagement d'espaces verts) et vice-président à la CCI Côte d'Opale, se dit très préoccupé par la situation. « C'est un vrai danger. Je ne parle pas que des 4.000 salariés d'ArcelorMittal à Dunkerque, mais de tout un bassin d'emplois concernés par la sidérurgie. On pense à ceux qui travaillent dans le ferro-alliage ou les poussières d'aciérie, comme Glencore Manganèse, sans oublier non plus les emplois portuaires et administratifs. C'est un pan complet du tissu local. Quand Usinor a fermé à Denain, c'était un vrai cataclysme pour le Valenciennois. J'espère ne pas avoir à connaître ça sur Dunkerque. »



Virginie Wojtkowski

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