Quel est le bilan pour Brittany Ferries en 2025 ?
Nous avons clôturé l’année au 31 octobre 2025 avec un chiffre d’affaires en progression par rapport à 2024 (516 M€ de CA en 2024, non communiqué pour 2025, NDLR). Nos navires ont transporté 2,2 millions de personnes cette année contre 1,9 million l’an passé, grâce au travail de nos 2 300 salariés dont 1 800 personnels navigants. Côté fret, qui représente 20 % de notre chiffre d’affaires, nous avons embarqué 175 000 camions. Par contre, nous n’allons pas voir le résultat augmenter, à cause de l’impôt carbone. Il va peser à hauteur de 17 millions d’euros pour 2025.
Quel est votre sentiment vis-à-vis de cette taxe sur le carbone émis par le transport maritime ?
Nous sommes l’entreprise maritime la plus novatrice en matière de décarbonation en Europe ! L’enjeu pour nous, dans les cinq ans qui viennent, est de faire comprendre à la force publique que mettre des taxes carbone au bénéfice de décarboner une filière, quand on est les premiers à le faire, c’est injuste. Surtout, j’aimerais que Brittany Ferries, qui utilise les ports de Saint-Malo, de Roscoff, de Cherbourg et de Ouistreham, puisse voir que les millions qu’elle paie au titre de cette taxe, sont répartis sur les cinq ports que nous desservons. Et qu’ils ne soient pas consommés, possiblement, par le port de Marseille pour sa décarbonation.
Quels sont les enjeux pour vous ?
Les enjeux sont l’articulation de la manière dont on crée la décarbonation. Très concrètement, nous qui sommes un armateur sur des lignes périphériques, nous avons le droit d’exister. Nous ne devons pas être payeurs et, en plus, payer des infrastructures qu’on aurait pu faire nous-mêmes si on ne nous avait pas imposé cet impôt décarbonation piloté par Paris. Ce serait plus logique que ce soit la Région Bretagne qui le perçoive, que nous payions donc directement une taxe à la Région Bretagne, puisque notre activité est ici.
Quelles sont plus précisément vos actions en matière de décarbonation ?
Elles concernent le renouvellement de notre flotte. Nous avons mis à l’eau en 2025 les deux ferries les plus propres au monde : Le Saint-Malo et Le Guillaume de Normandie. Ils sont dotés d’un système de propulsion hybride (gaz naturel liquéfié et batteries électriques), remplaçant le gazole marin, qui réduit l’émission carbone de 40 %. D’autre part, nous sommes opérateur d’une autoroute ferroviaire entre Cherbourg et Bayonne. Nous devenons opérateur de multimodalité, pour les camions qui font le trajet Angleterre-Espagne en prenant le bateau puis le train.
C’est une vraie diversification. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Nous avons récemment créé pour cela la filiale BAI Rail (Bretagne Angleterre Irlande Rail) pour la mise en service de cette autoroute ferroviaire. Les camions prennent le train avec leurs roues et débarquent avec leurs roues. Ils prennent ensuite la route vers l’Espagne, et dans l’autre sens embarquent sur nos bateaux. Ainsi, nous opérons deux navettes de train chaque jour, avec 36 camions chacune, qui se croisent dans l’ouest de la France. Si, avec le Brexit, les volumes du transmanche n’ont pas progressé, l’autoroute maritime, elle, est en croissance. Quand l’outil ferroviaire fonctionnera à plein, nous atteindrons 75 000 camions par an.
Quelle est la stratégie de développement pour Brittany Ferries pour ces prochaines années ?
Nous voulons continuer à être cet opérateur de la multimodalité, et continuer de reconquérir les passagers, comme nous l’avons engagé post-Covid. Nous poursuivons le renouvellement de notre flotte, composée de 13 bateaux et deux trains. Nous aurons d’ailleurs bientôt un quatorzième navire, puisque nous reprenons un bateau de la société Stena Line. Celle-ci a cessé son service de ferry entre Cherbourg et Rosslare en Irlande, en septembre 2025. Nous allons proposer une liaison quotidienne, pour répondre à la demande, ce qui devrait augmenter notre capacité de fret et de passagers de 25 % sur cette ligne.
Les crises successives liées au Brexit et au Covid ont failli avoir raison de Brittany Ferries, qui a subi la fermeture des frontières. Vous avez trouvé des solutions financières, afin d’étaler le remboursement de vos dettes. Où la compagnie en est-elle financièrement aujourd’hui ?
Pour nous, le Covid a duré vingt-quatre mois. Les frontières ont été fermées avec l’Angleterre en mars 2020 jusqu’au 22 février 2022. Le Brexit, effectif au 31 janvier 2020, est arrivé en pleine période Covid. Nous n’avons donc pas vu physiquement de conséquence du Brexit.
"Mais à ce moment-là, entre le Covid et le Brexit, cela a failli être la fin des figues pour Brittany Ferries ! Nous étions endettés de plus de 200 millions d’euros."
Heureusement, nous avons trouvé un accord de conciliation pour étaler notre dette, et obtenu des subventions pour couvrir le préjudice lié à la décision de fermeture des frontières. La Région Bretagne nous a accordé 30 millions d’euros, la Normandie 35 millions. Aujourd’hui, nous avons remboursé les deux tiers de notre dette.
Dans le même temps, vous avez continué d’investir dans de nouveaux navires. Pourquoi ?
Un bateau neuf est exploité pendant trente-cinq ans. Pour 2030, l’Europe nous impose d’avoir réduit nos émissions de carbone de 30 % et en 2050, nous devrons être totalement décarbonés. Dès 2016, nous avons commencé à travailler au renouvellement de notre flotte. Nous avons réalisé une commande séquencée de cinq bateaux neufs, que nous réceptionnons depuis 2020. Les premiers temps ont été difficiles à cause de la période Covid. Mais nous avons vécu l’une de nos années les plus fortes en 2025 avec nos deux ferries Le Saint-Malo et le Guillaume de Normandie. Pour réussir à nous décarboner, nous attendons maintenant la création de filières de fabrication de gaz bio qui permettent d’augmenter cette capacité.