Brittany Ferries entre conquêtes et tempêtes depuis plus de 50 ans
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Brittany Ferries entre conquêtes et tempêtes depuis plus de 50 ans

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Brittany Ferries transporte marchandises et voyageurs depuis plus d’un demi-siècle. Née de la volonté d’un Breton d’ouvrir des débouchés aux agriculteurs, elle s’est imposée comme une compagnie maritime majeure en Bretagne et en Normandie. Retour sur une histoire au long cours, parfois chahutée par les flots.

Le Guillaume de Normandie a été inauguré au départ de Portsmouth en juin 2025 — Photo : Brittany Ferries

Son nom sonne comme un air de vacances. Brittany Ferries est devenue, en une cinquantaine d’années, la compagnie maritime incontournable en Bretagne et en Normandie. En famille, en solo, en voyage scolaire, nombreux sont les Bretons à avoir mis un jour le pied sur le pont de l’un de ses navires. Des navires qui, aujourd’hui, vivent une transformation, dans le but de décarboner au maximum le transport maritime. L’année 2025 a en effet vu Brittany Ferries inaugurer deux nouveaux bateaux, Le Saint-Malo et Le Guillaume de Normandie, "les ferries les plus propres au monde", comme aime à le dire le président de la compagnie, Jean-Marc Roué.

L'enjeu : désenclaver la Bretagne

Avec sa flotte qui se renouvelle depuis 2020, la compagnie de Roscoff réalise la majorité de son activité (516 M€ de CA en 2024) avec le transport de voyageurs (80 %). Ils ont été 2,2 millions en 2025. Le reste ? Du fret. Et c’est d’ailleurs par le transport de marchandises que l’aventure a commencé.

Il faut remonter aux années 1960 pour comprendre les enjeux. La Bretagne, dépourvue de routes adéquates et de ports en eau profonde, souffre d’un enclavement économique. Un groupe de pression, le Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons, convainc les collectivités de désenclaver la région. Celles-ci actent la construction d’un port en eaux profondes à Roscoff. "De l’autre côté de la Manche, à Plymouth, les Anglais faisaient de même, souligne Jean-Marc Roué. Mais aucun armateur ne voulait ouvrir de ligne entre Roscoff et Plymouth".

Trois coopératives agricoles achètent un premier bateau

En parallèle, le monde agricole, qui cherchait des débouchés pour ses productions de fruits et légumes, a commencé à se fédérer, face à des décisions trop souvent prises de Paris à leur goût. C’est la période dite "de la crise de l’artichaut". Trois coopératives, l’UCPT (devenus Maraîchers d’Armor), le Groupement des Primeuristes (Terres de Saint-Malo) et la Sica Saint-Pol-de-Léon se regroupent sous l’égide d’un comité économique, le Cerafel. Le fondateur de la Sica, Alexis Gourvennec, propose alors d’acheter un bateau pour commercer avec l’Angleterre. Voilà l’homme clé de la création de Brittany Ferries. Un Breton tout ce qu’il y a de plus déterminé. On le surnomme d’ailleurs le "Bulldozer".

Des choux-fleurs en Angleterre

Les trois coopératives créent Bretagne Angleterre Irlande (BAI) et achètent ainsi le Kerisnel. "Il était prévu pour transporter des chars. Un monstre des mers capable de charger une quarantaine de camions", décrit Jean-Marc Roué. La première traversée entre la Bretagne et l’Angleterre a lieu le 2 janvier 1973, au lendemain de l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté économique européenne (CEE). Le Kerisnel est chargé de choux-fleurs. En 1974, la BAI veut doubler la ligne et achète un bateau capable de transporter aussi des passagers. La compagnie prend le nom de Brittany Ferries, tout en conservant juridiquement le nom de BAI. "Pour faire la promotion de sa ligne, la BAI a convaincu les organisateurs du Tour de France de réaliser le prologue en Angleterre. C’est ainsi que toute la caravane du Tour a pris le bateau, filmée par la télévision devant la France entière. Tout le monde a alors su qu’une liaison Plymouth-Roscoff était possible". En 1975, Brittany Ferries ouvre une liaison entre Saint-Malo et l’Angleterre.

Multiplication des ports, des lignes et des bateaux

Peu de temps après, c’est la première traversée entre la Bretagne et l’Irlande, vers Cork, puis, lorsque l’Espagne rejoint la CEE, entre Plymouth et la péninsule ibérique, vers Santander. Dix ans plus tard, Brittany Ferries reliera la Normandie et l’Angleterre depuis Ouistreham et Cherbourg. "La Normandie enviait la Bretagne, se souvient Jean-Marc Roué. La Région voulait créer un port en eaux profondes à Ouistreham et est venue nous voir pour faire un copier-coller de notre modèle." Brittany Ferries avait en effet créé, au début des années 1980, une société d’économie mixte avec les Départements bretons et la Région Bretagne. Elle a donc fait de même avec la Région Basse-Normandie et le Calvados puis avec la Manche. Le Duc de Normandie a appareillé de Portsmouth vers Ouistreham le 5 juin 1986, veille de la commémoration du débarquement de 1944. Tout un symbole.

Tenir la barre pendant les crises

Après des années de développement, la compagnie a vu arriver des tempêtes. En 2007, le fondateur Alexis Gourvennec, atteint d’un cancer, meurt. Jean-Marc Roué, alors vice-président, le remplace.

Une nouvelle ère s’ouvre, mais en 2008, la crise financière vient chahuter le modèle. Le coût des navires, entre le carburant qui flambe, les loyers et la masse salariale, ajouté à une dévaluation de la livre sterling, provoquent un impact si important que Brittany Ferries réalise plusieurs exercices déficitaires. En 2012, les banques contraignent l’entreprise à organiser un plan de retour à la compétitivité. Une crise sociale s’engage, la flotte est à l’arrêt pendant dix jours. "J’ai signé un accord avec les syndicats à 2 heures du matin pour préparer le redémarrage, relate Jean-Marc Roué. On augmentait le temps de travail et on baissait la rémunération. Je n’ai pas été félicité mais nous avons regagné la confiance des banquiers et redressé la barre."

Brexit, Covid et arrivée de CMA CGM

Quand, deux ans plus tard, le pétrole dévisse et que la livre reprend des couleurs, c’est une bouffée d’air pour la compagnie. "Mais en 2016, c’est la rechute, car les Anglais votent le Brexit. Nous sommes entrés dans une période de flou artistique !" Quand les frontières ferment en 2020, c’est la double peine pour l’entreprise bretonne puisqu’arrive le Covid. Brittany Ferries voit son chiffre d’affaires fondre de moitié. Elle met alors en place un "Plan Vital". Un accord de partenariat est signé avec le groupe marseillais CMA CGM, qui détient désormais 12 % du capital de BAI, et utilise des espaces de fret disponibles à bord des navires de Brittany Ferries. En 2024, la compagnie a de nouveau ouvert son capital pour renforcer ses finances. Ce plan va finalement amener encore la compagnie roscovite vers une nouvelle ère : celle de la diversification. Elle multiplie les projets, avec notamment le transfert modal de remorques routières sur le fer. La Brittany Ferries, née de la terre, poursuit aujourd’hui son aventure au-delà des mers.

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