Lundi 15 juillet. Il est à peine 10 heures, mais les clients, dont certains touristes venus de Suisse, s’affairent déjà dans le magasin d’usine d’Atelier Tuffery (38 salariés, un chiffre d’affaires 2023 de 5 millions d’euros), situé à Florac. Le fabricant de jeans haut de gamme n’est pas seulement, avec sa manufacture flambant neuve, un haut lieu du tourisme industriel en Lozère. Il continue à rassembler une communauté d’amoureux du "made in France". Relayée dans le monde sur les réseaux sociaux, cette expertise vient de loin. "À la fin du dix-neuvième siècle, mon arrière-grand-père Célestin était un des cinq maîtres tailleurs de Florac. Tout était taillé sur place et fait localement", se souvient Julien Tuffery, président de la PME familiale.
L’invention d’un nouveau vêtement
En 1890, l’ouverture d’une ligne de chemin de fer traversant les Cévennes va changer la donne. Les ouvriers travaillant sur le chantier ont besoin de se vêtir auprès des fabricants locaux. Célestin Tuffery a entendu parler de la toile de Nîmes (Gard), l’une des premières matières à tout faire, et peu chère, car produite sur des systèmes mécanisés (les métiers à navettes). En rajoutant des poches à l’arrière pour ranger les outils, le tailleur peut répondre à la demande exogène des cheminots, et non plus seulement à celle des habitants.
La mode, accélérateur de marché
Une autre révolution se produit au début des années 1950, quand la deuxième génération prend les commandes. C’est le début du prêt-à-porter : pour la première fois, les vêtements sont fabriqués avant d’être vendus, car la société de consommation se développe. "À la fin de la guerre, les Américains ont apporté à l’Europe leur culture, avec le rock, le chewing-gum et le blue-jean. Ce vêtement devient à la mode et mon grand-père Jean Alphonse l’a bien compris en lançant la marque Tuff’s", poursuit Julien Tuffery. La manufacture figure alors parmi les milliers de producteurs qui fleurissent en France, et produit jusqu’à 500 paires de jeans par jour. "Dans les années 1960, le jean sera un des premiers vêtements à accompagner le féminisme, en proposant des modèles resserrés en haut et en bas. Du coup, la demande double", note le dirigeant.
Le coup fatal de la mondialisation
En 1975, Jean-Jacques, le père de Julien Tuffery, accompagné de ses deux frères, reprend l’affaire. Ils profitent de cet élan général… jusqu’à ce que la mondialisation les frappe de plein fouet dans les années 1980. "Depuis 1945, les règles ont changé peu à peu : entre le fabricant et le consommateur s’est intercalé le revendeur, qui va capter de plus en plus de valeur commerciale, au détriment du premier", note Julien Tuffery. Dépassée par les pays à faibles coûts de main-d’œuvre, la manufacture lozérienne ferme en 1983. Mais les trois frères conservent l’outil, en servant la clientèle locale avec une petite production (300 jeans par an).
Le pari du made in France
Julien Tuffery et son épouse Myriam entrent en scène en 2016. Le premier, ingénieur chez Veolia, observe avec intérêt le ministre Arnaud Montebourg remettre le "made in France" au goût du jour. Voulant montrer que ce savoir-faire a toujours perduré à Florac, le couple Tuffery reprend la manufacture de jeans sur ses deniers, et parie sur un modèle économique plus sain. "Nous avions deux options. La première : progresser vite en faisant fabriquer nos pantalons par d’autres. La deuxième, que nous retenons : ancrer la croissance dans notre capacité à fabriquer nous-mêmes", relate Julien Tuffery.
Le prix du rebond industriel
Tout est à refaire. Il faut acheter des machines pour moderniser l’atelier, recruter et former alors que les métiers de la confection se sont perdus au fil du temps. Après l’acquisition d’un bâtiment attenant, le site s’étend de 40 à 600 m2, tandis que les effectifs remontent à 20 salariés. La production atteint 1 500 jeans la première année, et passe ensuite à 5 000, puis 10 000 jeans par an. Les planètes s’alignent enfin : tout en réalisant 2 millions d’euros de ventes dans le magasin d’usine, la PME axe son business model à 80 % sur la vente en ligne. "Grâce au numérique, ce qui posait problème – la production en Lozère – devient un atout alors que la France redécouvre ses savoir-faire et sa ruralité dans l’après-Covid", jubile Julien Tuffery.
Une forte exigence de durabilité
En 2023, Atelier Tuffery inaugure une nouvelle manufacture de 2 000 m2 à Florac, fruit de 2,8 millions d’euros d’investissement. Elle va permettre de tripler la production (soit 110 000 pièces par an, à terme), tout en veillant à "recréer des environnements de production durables", pensés comme des alternatives au coton de l’industrie textile. Avec le lotois VirgoCoop, la PME lance la production d’une toile à base de chanvre textile. Puis, elle reprend la ferme familiale Tuffery (400 ha), restée en gérance pendant 30 ans, pour y installer 400 brebis de race Mérinos et relancer une filière lainière.
Naissance d’un réseau de vente
Un autre grand pas est franchi en 2024 avec l’ouverture d’une boutique à Montpellier (140 m2), marquant une extension du business model vers la vente hors les murs. "Les mains qui fabriquent sont celles qui vendent, telle est notre conviction. Plus de 1 200 boutiques veulent vendre du Tuffery mais nous voulons garder la maîtrise de tous les curseurs", assure le dirigeant. Alors que les enseignes de textile ferment en masse, il pense déjà à s’implanter à Paris et à Toulouse. "Le principe est de renforcer la production avant de songer à de nouvelles ouvertures", insiste-t-il.
Préparer l’avenir
Le même souci de stratégie bien dosée s’exprime sur le plan industriel : une autre usine est une option probable, tant qu’elle reste à dimension humaine. "Nous avons travaillé sur nos process pour que tout soit duplicable. Mais nous préférons bâtir 10 usines de 40 salariés plutôt qu’une grande de 400 personnes. Il faut penser durablement les entreprises, sinon nous échouerons". Julien Tuffery voit dans le succès de la seconde main, de la réparation de vêtements ou dans l’arrivée imminente d’un Vetiscore le triomphe des valeurs qu’il défend : "Les façons de consommer changent, la révolution vestimentaire est en marche. Elle s’exprime dans le souci d’écologie, de traçabilité, de sincérité. C’est sur ces bases que nous préparons l’avenir quand, dans 30 ans, une autre génération prendra la suite", sourit-il.