À Aix-en-Provence et Marseille, sept entrepreneuses qui ont choisi la tech témoignent
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À Aix-en-Provence et Marseille, sept entrepreneuses qui ont choisi la tech témoignent

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Pour donner l’envie aux jeunes filles et aux femmes de se lancer dans la tech, voire d’y entreprendre, sept entrepreneuses, de Marseille et d’Aix-en-Provence, témoignent. Elles racontent leurs réussites et leurs parades pour transformer les freins en opportunités.

Sophie Galvagnon, exploratrice maritime et entrepreneuse à l’origine de l’entreprise Selar — Photo : Selar

En 2025, la Mission French Tech, le réseau des Capitales et Communautés French Tech et des partenaires se mobilisent pour mettre en lumière les femmes qui, partout en France et dans le monde, font la French Tech. Une initiative qui parle à de nombreuses femmes de la tech, au premier rang desquelles l’entrepreneuse marseillaise Capucine Roche. À la tête de Letsignit, un éditeur de logiciels employant 75 collaborateurs, elle a réuni d’autres dirigeantes de la tech aixoise ou marseillaise avec l’envie de "faire rayonner des femmes qui entreprennent localement et de donner l’envie à toutes de se lancer."

Les femmes, trop peu nombreuses

Car le chemin à parcourir est encore long. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Lancé en 2019 par la mission French Tech, le Next 40, qui met en lumière les 40 start-up les plus prometteuses en France, ne compte qu’une seule femme, Éléonore Crespo, cofondatrice et PDG de Pigment, start-up de planification financière. Et il a fallu attendre la promotion 2023. Au sein de la French Tech 120, figuraient 15 femmes dirigeantes en 2023, huit de plus en un an.

Pour Capucine Roche, son parcours repose sur une rencontre avec un mentor, Damien Neyret, le fondateur de Letsignit, une entreprise, qui transforme la signature mail en véritable canal de communication : "J’ai démarré en contrat de professionnalisation chez Letsignit, lorsque cette PME n’était encore qu’une start-up et j’en suis la PDG depuis 2023. J’ai rarement eu à me battre", souligne-t-elle. Néanmoins, elle se retrouve bien souvent entourée d’hommes, et encore très récemment lorsqu’elle a réuni le nouveau collectif d’actionnaires de Letsignit (CA : 8,7 M € en 2024) : "j’étais la seule femme parmi 20 hommes."

Capucine Roche, PDG de Letsignit — Photo : Letsignit

La prépondérance des hommes est une réalité dans la tech. Lorsqu’en plus, on est jeune, "on se retrouve bien loin du prototype de l’entrepreneur : un homme, qui a entre 40 et 45 ans, qui a fait une grande école de commerce", confie avec un brin d’ironie Sophie Brette, qui a fait ses premiers pas d’entrepreneuses, très jeune et qui, après plusieurs expériences, dirige aujourd’hui WePost (6 salariés). Sa start-up, notamment accompagnée par l’incubateur marseillais ZeBox, propose un service de transport de colis par TGV. "Nous fonctionnons selon le même principe que BlaBlaCar en proposant à des usagers du train de transporter des colis pour le compte d’e-commerçants. Cette alternative durable a déjà séduit de grands comptes comme des enseignes du groupe Mulliez et nous nous développons sur toute la France", confie la dirigeante, qui est en train de boucler une levée de fonds.

Sophie Brette, fondatrice et dirigeante de WePost — Photo : WePost

Lever des fonds dans un monde d’hommes

La levée de fonds est, elle aussi, une étape, qui se vit bien différemment que l’on soit un homme ou une femme. Selon le baromètre annuel réalisé par le collectif Sista, qui œuvre pour réduire l’écart de financement entre les hommes et les femmes qui entreprennent, les équipes exclusivement féminines concentrent uniquement 7 % du nombre de tours de table et à peine 2 % des fonds levés. Quant au montant moyen levé par les équipes composées uniquement de femmes, il reste environ 4 fois inférieur à celui des équipes composées uniquement d’hommes.

Cette étape se joue principalement face à des hommes, qui recherchent des projets qui leur ressemblent et "une femme et un homme ne se vendent pas de la même manière, complète Sophie Brette. Un homme sera plus éclatant, va peut-être survendre son projet, alors que, nous les femmes, nous adoptons une posture plus rassurante." Capucine Roche en est persuadée, les femmes auraient des atouts à jouer alors que les investisseurs sont à la recherche de projets plus visibles.

Entreprendre dans un monde d’hommes

Pour Béatrice Leduby, le succès, le savoir-faire technique ce ne sont pas une question de sexe : "il faut le marteler et les études le prouvent, comme le fait que le cerveau d’un homme n’est pas plus apte à faire des mathématiques que celui d’une femme."

Béatrice Leduby, fondatrice et directrice générale de Deki — Photo : DR

Depuis le jour où elle a décidé de faire des études, elle se bat contre les stéréotypes. "Je dois apporter plus de preuves de ma compétence, depuis toujours, et depuis mes premiers pas professionnels, comme lorsqu’à l’âge de 24 ans, je me suis retrouvée en Russie pour déployer l’activité de la marque américaine Mars et que tout le monde me prenait pour la fille du directeur qu’ils attendaient. En réalité, j’étais la directrice qu’ils attendaient", raconte Béatrice Leduby. Depuis, elle a créé plusieurs entreprises et la dernière en date, s’appelle Deki, à Marseille. Elle s’est donné pour mission d’optimiser le transport sur route pour réduire son impact environnemental. Elle emploie 8 salariés, réalise 200 000 euros de chiffre d’affaires et a levé 1,2 million d’euros fin 2024.

"Les hommes féministes, ça existe aussi."

Sophie Galvagnon évolue elle aussi dans le monde du transport. En particulier celui de la mer, où seulement 1 % de femmes naviguent, où les préjugés sont tenaces, où il faut "oser y aller, sans prendre en considération les attitudes". Présentée comme une exploratrice des zones polaires, Sophie Galvagnon est devenue à 27 ans, la première femme aux commandes d’un navire d’expédition polaire et confie avoir été entourée de "mentors incroyables : ma place était valorisée à la hauteur de sa fonction et pas de mon genre. Les hommes féministes ça existe aussi."

Depuis deux ans, cette franco-suédoise est à la barre de son entreprise, Selar. Avec 7 employés et 200 personnes impliquées, elle entend proposer un nouveau modèle de croisière d’expédition. Pour cela, elle a conçu le premier bateau de croisière zéro carbone, d’une capacité de 36 passagers et notamment équipé de voiles en aluminium recouvertes de panneaux solaires.

Elle proposera dès 2026 les premières croisières d’expédition, qu’elle a voulues " au prix du marché, 7 à 12 jours pour un tarif de 5 000 à 20 000 euros, pour décarboner le secteur, pour revoir les codes du tourisme, pour bâtir un modèle de transport maritime, qui existe depuis l’Antiquité, qui soit plus vertueux pour la planète."

À travers son entreprise, elle entend aussi apporter plus d’égalité et de mixité dans son secteur et souligne d’ailleurs qu’elle compte une majorité de femmes à son effectif mais aussi à son board, "ce qui est très rare dans des compagnies maritimes : "Il faut oser challenger des hypothèses, il faut assumer d’y aller, même à contre-courant."

Une gestion en bonne mère de famille

D’ailleurs, dans ces tournées de levées de fonds, Laura Bos, cofondatrice de Jouga, une entreprise qui offre une seconde vie aux jouets en fournissant notamment des distributeurs comme Intermarché, Leclerc ou Cultura, constate qu’elle n’a pas du tout la même posture que les hommes. "Je n’ai jamais ressenti que le fait d’être une femme pouvait être un frein en entreprise."

Laura Bos, présidente et fondatrice de Jouga — Photo : Marylou Mauricio

Un sentiment partagé par Charlotte Crousillat. Elle a fondé Carlotta With à Marseille, un établissement à la fois restaurant et épicerie, et Deli, mais aussi Pompe Boulangerie. Elle travaille aussi depuis quelques mois avec deux associées sur la création d’un réseau social, Slashay, alternative à LinkedIn pour la GenZ, "un réseau fidèle à ce que sont les jeunes d’aujourd’hui, à leurs valeurs", qui sortira en mai 2025. Elle vient de commencer sa tournée pour boucler une première levée de fonds et pense que si les levées bouclées par des femmes sont moins importantes, c’est aussi parce qu’elles osent peut-être moins.

Charlotte Crousillat, fondatrice de Carlotta with et Slashay — Photo : DR

Laura Bos confirme : "mon rapport à l’argent est totalement différent de celui adopté par le stéréotype masculin du chef d’entreprise." Elle confie avoir presque honte de demander de l’argent, de ne pas être rentable et elle souligne d’ailleurs qu’elle gère son entreprise en bonne mère de famille. Aujourd’hui, sa start-up, implantée à Aix-en-Provence emploie 9 salariés et a réalisé 100 000 euros de chiffre d’affaires en 2024. Elle vient de lever 275 000 euros et recherche encore 100 000 euros. Si elle a réussi à "se sortir de cette barrière de l’argent", c’est grâce aux incubateurs, notamment féminins, qui apportent conseils et mise en réseau. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle a découvert que l’une de ses entreprises concurrentes, dirigée par un homme, affichait des chiffres catastrophiques tout en ayant aucun problème à lever des fonds.

Le rôle de la femme qui entreprend

Marlène Diard, anthropologue de formation, associée à deux autres femmes, travaille à faire revenir les publics dans les musées grâce à la tech. À la tête d’Aartemis (3 associées), elle s’est rapidement retrouvée dans un univers 100 % masculin. Elle est même devenue la caution féminine de l’incubateur qui l’accompagne. "En 25 ans d’existence de l’incubateur La Belle de mai à Marseille, j’ai été la première femme accompagnée", raconte Marlène Diard. Si elle a choisi un incubateur orienté "tech", c’est pour apprendre les codes du monde numérique et les appliquer au monde de la culture et elle n’est pas peu fière aujourd’hui de diriger "une entreprise, qui réalise suffisamment de chiffre d’affaires pour ne pas avoir à lever de fonds."

Marlène Diard, cofondatrice et directrice générale d’Aartemis — Photo : Aartemis

Et aujourd’hui, elle accepte de jouer le rôle de la femme qui entreprend, de la femme qui est soutenue par un incubateur. "Je joue avec le jeu de cartes que l’on m’a fourni pour démontrer que les femmes entreprennent, pour inverser les chiffres actuels qui sont catastrophiques. Avec mes associées, nous exploitons aussi les qualités attribuées aux femmes, une expérimentation plus forte, un management bienveillant et précis, pour les mettre à profit dans notre entreprise et fidéliser nos salariés."

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