Alsace

Logistique

Enquête Avec une nouvelle gouvernance publique-privée, les ports haut-rhinois changent d'échelle

Par Charlotte Stiévenard, le 04 novembre 2021

Les ports fluviaux de Mulhouse-Rhin et le port de Colmar-Neuf Brisach ont désormais des acteurs privés dans leur actionnariat après l’arrivée du suisse Swissterminal AG et du mosellan CFNR Transport. Ces filiales de groupes internationaux doivent permettre d’amener du trafic dans ces ports, où les collectivités locales font également leur entrée.

Avec 40 hectares, le port d’Ottmarsheim est le plus grand des trois ports de la Société d’économie mixte à opération unique Euro Rhein Ports.
Avec 40 hectares, le port d’Ottmarsheim est le plus grand des trois ports de la Société d’économie mixte à opération unique Euro Rhein Ports. — Photo : Euro Rhein Ports

Le changement était attendu depuis plusieurs années en Alsace. Des opérateurs privés investissent désormais dans les ports du sud du territoire. Celui de Colmar-Neuf Brisach et ceux de Mulhouse Rhin (Ottmarsheim, Huningue-Village Neuf et Île Napoléon), dans le Haut-Rhin, ont désormais des actionnaires privés grâce à un nouvel outil de coopération public-privé créé en 2014, la société d’économie mixte à opération unique (Semop).

Des coopérations public-privé

Le port de Colmar-Neuf Brisach (CA 2020 : 3,5 M€, 28 collaborateurs) est le premier en France à s’être doté de ce type de structure. Depuis le 1er avril 2021, ce port de 17 hectares est exploité par une Semop avec, à sa tête, le mosellan CFNR Transport (CA 2020 : 46 M€, 35 collaborateurs), spécialisé dans le transport fluvial, l’exploitation et la gestion portuaire. Cette filiale du groupe allemand de services logistiques Rhenus (CA 2020 : 5,4 Mds€, 33 000 collaborateurs) possède 51 % des parts. Le second actionnaire de la Semop est le Syndicat mixte ouvert (SMO) composé de Voies Navigables de France, de la Région Grand Est, de la CCI Alsace Eurométropole, de Colmar Agglomération et de la communauté de communes Pays Rhin-Brisach. Il possède 34 % des parts, suivi par la Banque des territoires à hauteur de 15 %.

Cette construction juridique complexe n’a pas découragé CFNR Transport. "Elle peut apparaître comme lourde, mais elle est également solide. Elle offre une durée d’exploitation de trente ans qui permet à l’économie du contrat de trouver sa maturité", souligne Jean-Marc Thomas, le directeur général de CFNR Transport. La société vient également d’obtenir la concession provisoire des neuf ports lorrains le long de la Moselle pour une durée de deux ans et demi. Sur cette rivière, une Semop devait naître, elle aussi, mais l’opération s’est brisée sur des joutes politiques, sur fond de rivalité entre Metz et Nancy.

À Colmar-Neuf Brisach, CFNR Transport participe à un investissement de 27 millions d’euros de la SEMOP dans les infrastructures, dont 80 % devront avoir été réalisés dans les cinq prochaines années. Sur cette somme, 12 millions d’euros de subventions seront apportés par l’État, la Région Grand Est et l’Union européenne.

Un port modernisé

Le port de Colmar-Neuf Brisach doit être modernisé. L’investissement permettra également, selon Jean-Marc Thomas, de "créer une nouvelle plateforme portuaire avec deux natures d’activités, les colis lourds et le transport de matières agricoles et forestières". Elle devrait se situer au nord de la future zone d’activité franco-allemande EcoRhéna, qui doit voir le jour suite à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. Dans cette zone de 80 hectares, la Semop aura la responsabilité d’en commercialiser 25 pour des implantations industrielles en rapport avec la logistique.

En 2020, 1,35 million de tonnes de vrac et 4 325 conteneurs équivalent vingt pieds sont passés par les quais du port de Colmar, faisant de lui le plus petit port alsacien en volume. Il a réalisé 3,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020 avec 28 collaborateurs. "Nous avons un objectif de croissance de 3 à 4 % par an. Cela paraît modeste, mais nous sortons d’un choc économique qui n’est pas anodin", justifie Jean-Marc Thomas. Il veut, pour atteindre ses objectifs, développer l’hinterland, soit la zone d’attractivité économique autour du port, et notamment l’Alsace où se situe quasiment la totalité des clients du port. Il compte aussi sur le développement de territoires encore pas ou peu exploités, comme le Bade-Wurtemberg, la région allemande sur l’autre rive du Rhin, le département des Vosges ou encore la Bourgogne-Franche Comté.

Pour réaliser tout cela, CFNR Transport peut s’appuyer sur le réseau commercial de sa maison mère, le groupe Rhenus. "Ce port s’inscrit dans l’ensemble des 40 ports que nous exploitons déjà en Europe (Autriche, France, Belgique, Serbie). Nous voulons proposer des solutions à des chargeurs (entreprise qui souhaite transporter des biens via le port en passant par un armateur ou un affréteur, NDLR) en intégrant Colmar dans l’offre de services", explique Jean-Marc Thomas, qui répond ainsi aux objectifs du Syndicat mixte ouvert, qui a accordé la concession à la Semop : "Nous avons proposé que l’acteur privé soit majoritaire car nous avons considéré que si nous voulions vraiment intéresser un acteur majeur, il fallait lui laisser les mains libres", justifie Jean-Claude Riedel, membre associé de la CCI Alsace Eurométropole et président de la Semop.

Les collectivités majoritaires dans Euro Rhein Ports

Situation différente dans les ports du sud Alsace (Ottmarsheim, Village Neuf-Huningue et Île Napoléon), classés troisième en termes de tonnage en France après les ports de Paris et de Strasbourg (voir encadré), où les collectivités ont décidé de garder la main. Les agglomérations de Mulhouse et de Saint-Louis, la Région Grand Est, les VNF et la CCI Alsace Eurométropole, rassemblées au sein d’un Syndicat mixte ouvert, sont majoritaires au sein de la Semop "Euro Rhein Ports", née le 1er juillet 2021, avec 51 % des parts. La Caisse des dépôts est actionnaire à hauteur de 10 % et l’entreprise Alsaceteam de 39 %. Cette société est composée à 90 % de l’opérateur suisse Swissterminal AG (CA non communiqué, 135 collaborateurs), filiale à plus de 40 % de l’exploitant portuaire Dubaï Ports World (CA 2020 : 7,39 Mds€, 56 000 collaborateurs), mais aussi des sociétés publiques des ports maritimes du Havre (5 %) et de Marseille (5 %).

C’est la taille des ports et non pas le pourcentage accordé dans la Semop qui a permis d’attirer l’investisseur privé. "Si nous avions pu avoir plus, nous aurions pris plus", confirme Roman Mayer, le PDG de Swissterminal AG. En 2020, les trois ports d’Ottmarsheim (40 hectares), de Huningue-Village Neuf (30 hectares) et de l’île Napoléon (14 hectares) ont en effet drainé 4,3 millions de tonnes de vrac et 72 623 conteneurs équivalent vingt pieds. Soit un chiffre d’affaires de 8,6 millions d’euros pour 60 collaborateurs.

Un opérateur international de proximité

Pour Euro Rhein Ports, travailler avec Swissterminal et donc Dubaï Ports World est une opportunité de croissance. "Nous nous demandions comment nous propulser à l’échelle mondiale. Avec ces deux acteurs, nous avons un réseau étoffé, apprécié des clients", avance Gilbert Stimpflin, président d’Euro Rhein Ports et de la CCI Grand Est.

L’opérateur Swissterminal AG, implanté dans le port de Bâle, a, lui, été attiré par la proximité. Il compte déménager un de ses deux terminaux conteneurs bâlois à Village-Neuf. "En plus d’élargir notre activité conteneurs, nous allons ainsi pouvoir nous lancer sur deux marchés sur lesquels nous n’étions pas présents, celui du vrac et celui du transport de grosses pièces", explique Roman Mayer. Par ailleurs, l’intégration des deux autres ports du Havre et de Marseille dans le consortium devrait permettre de rejoindre l’océan plus rapidement. "Grâce au ferroviaire, nous allons gagner beaucoup de temps. Le port de Marseille Fos nous permettra d’atteindre plus rapidement l’Asie et celui du Havre l’Amérique du Nord", se réjouit le PDG. Pour mettre cette stratégie en application, des investissements à hauteur de 26,5 millions d’euros sur cinq ans doivent être réalisés par la Semop, dont 9 millions d’euros de subventions de l’Union européenne, de l’État, de la Région Grand Est et des agglomérations de Mulhouse et Saint-Louis.

Un nouveau terminal bi-activité

La moitié de l’investissement ira au financement du nouveau terminal bi-activité de Village-Neuf - Huningue. Ce port ne faisait jusqu’ici que du vrac, comme des produits agricoles, produits pétroliers, terres volcaniques et ballast (gros cailloux). Ce terminal, dont une première tranche de travaux devrait débuter d’ici fin 2021, doit être prêt pour 2025. "Il ne s’agit pas uniquement de transférer les activités de Swissterminal, détaille Jacky Scheidecker, le directeur de la Semop. Leur arrivée doit permettre de garantir un flux d’activité suffisant pour la réalisation de l’investissement, tout en permettant de continuer à développer l’activité d’autres clients".

L’objectif est de traiter 13 000 conteneurs équivalent vingt pieds par an lors de la mise en service avec une augmentation prévue jusqu’à 30 000 en fin de concession. Ce flux viendra s’ajouter à celui des deux autres terminaux à conteneurs déjà existants, installés à Ottmarsheim. Ils devraient voir, eux aussi, leur activité augmenter grâce à l’autre investissement principal de la Semop : la construction d’un terminal ferroviaire qui permettra de desservir les ports du Havre et de Marseille. Les travaux sont prévus pour 2023 avec une mise en service qui suivra rapidement. Ils permettront à Euro Rhein Ports de se mettre au niveau des Ports de Strasbourg, déjà équipés en matière de raccordement ferroviaire vers d'autres régions françaises, la Belgique et les Pays-Bas.

Grâce à ces investissements, le port veut s’internationaliser. "Nous souhaitons atteindre à terme un tiers de clients français, un tiers de clients suisses et un tiers de clients allemands", détaille Jacky Scheidecker, alors que la majorité des clients sont aujourd’hui en Alsace.

Si l’arrivée d’acteurs privés dans ces ports haut-rhinois doit permettre d’atteindre ce type d’objectifs, c’est aussi parce qu’ils pourront compter sur le soutien des collectivités locales. La Semop offre la possibilité de travailler avec l’ensemble des interlocuteurs concernés par l’évolution du port et celle de l’hinterland."Les collectivités sont beaucoup plus impliquées qu’avant et associées aux décisions", soutient Marc Buchert, le président du Syndicat mixte ouvert d’Euro Rhein Ports. Reste à savoir si ces sociétés d’économie mixtes d’un nouveau type ne seront pas trop lourdes pour pouvoir être agiles : "Nous savons que les ports alsaciens vont être observés de près", consent Jean-Marc Thomas, le directeur général de CFNR Transport.

Avec 40 hectares, le port d’Ottmarsheim est le plus grand des trois ports de la Société d’économie mixte à opération unique Euro Rhein Ports.
Avec 40 hectares, le port d’Ottmarsheim est le plus grand des trois ports de la Société d’économie mixte à opération unique Euro Rhein Ports. — Photo : Euro Rhein Ports

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