Bretagne

Pêche

Interview "La hausse du coût des carburants menace l’équilibre des entreprises de pêche"

Entretien avec Olivier Le Nézet, président du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Bretagne

Propos recueillis par Bertrand Tardiveau - 13 juin 2022

Dépendance aux énergies fossiles, accès contraint à la ressource halieutique… Secteur d’activité historique et structurant, la pêche bretonne fait face aujourd’hui à des défis majeurs. Alors qu’il remet cette année son mandat en jeu, son principal représentant Olivier Le Nézet, président du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Bretagne, fait le point.

Olivier Le Nézet, 52 ans, vise cette année un 3e mandat à la présidence du comité des pêches de Bretagne.
Olivier Le Nézet, 52 ans, vise cette année un 3e mandat à la présidence du comité des pêches de Bretagne. — Photo : Jean Piel

En quoi la filière pêche demeure-t-elle fondamentale pour le tissu économique breton ?

La Bretagne représente près de la moitié de la pêche française. Son chiffre d’affaires annuel avoisine les 400 millions d’euros pour environ 100 000 tonnes de poisson débarquées dans nos 14 halles à marée, sans compter le thon tropical. Ce sont aussi 1 200 navires sur lesquels travaillent 5 700 marins. La pêche professionnelle s’appuie aussi sur de nombreux métiers en aval : mareyeurs, agents portuaires, poissonniers, usines de transformation, entreprises de logistique. On estime que chaque pêcheur génère 3,5 emplois à terre.

Nous sommes la première région de France où s’est créé en 2019 avec BreizhMer, un projet collectif qui réunit les principaux acteurs des produits de la mer : pêche, conchyliculture, mareyage. Cette association nous aide à avancer sur la formation, l’emploi, le marketing… Elle permet aussi de négocier plus fermement avec les élus et les pouvoirs publics.

De plus, la pêche bretonne est engagée dans une démarche vertueuse. Grâce à l’amélioration constante de ses méthodes et de ses moyens, l’état des stocks de poissons va mieux.

La pêche est devenue un métier très encadré. Peut-on encore y prospérer ?

La pêche est en effet un secteur très réglementé, et pas uniquement sur l’accès aux ressources halieutiques. Cela représente des contraintes pour les professionnels, mais la politique commune des pêches contribue aussi à mieux gérer la filière au niveau européen. Il ne faut pas opposer dynamisme économique et réglementation des quotas qui participe au bon état de la ressource halieutique. Dans le Golfe de Gascogne, nous sommes passés en 20 ans de 10 % à 75 % des espèces au rendement maximal durable (RMD). C’est le résultat de l’ensemble des mesures de gestion adoptées et de l’activité raisonnée des professionnels. De fait, des jeunes continuent de se lancer dans l’acquisition de navires. Ce qui prouve qu’ils ont confiance dans le dynamisme et l’avenir de la filière. Cependant, la mise en place de quotas pluriannuels donnerait aux pêcheurs une meilleure visibilité sur l’avenir.

Les zones exploitées par les pêcheurs sont de plus en plus disputées. Une coexistence est-elle possible ?

Le partage de l’espace maritime est une réalité à laquelle chacun doit s’adapter. Nous faisons notre part du travail. La pêche professionnelle a été reconnue comme une activité prioritaire sur la majeure partie des eaux de la façade Atlantique par le Document stratégique de façade (DSF), un texte opposable juridiquement, qui décline les grands axes de la politique maritime française, en particulier pour concilier activités économiques et bon état écologique du milieu marin.

Le développement des énergies marines renouvelables (EMR) correspond à une politique de transition énergétique que nous ne pouvons pas approuver tant que les projets définis nous font perdre des zones de pêche. Mais, être défavorable ne signifie pas qu’il faut s’y opposer. Il est plus constructif d’exiger que la pêche soit écoutée à chaque étape du développement des projets afin de faire valoir ses intérêts, définir des zones où l’installation des éoliennes sera moins pénalisante pour l’activité. En Bretagne sud par exemple, nous avons contribué à définir une zone de moindre contrainte pour le projet de ferme pilote au large de Groix. Et nous continuons à discuter la zone d’implantation du site commercial au large de Belle-Île.

Comment les flottilles de pêche envisagent-elles la transition énergétique ?

La hausse vertigineuse du coût des carburants menace l’équilibre financier de nombreux armements. D’où les mouvements de colère qui sont allés jusqu’au blocage de certains ports. La pêche a été le premier secteur cité par le Premier ministre lors de son discours du 16 mars 2022 sur les mesures de résilience face à la hausse des prix. C’est une reconnaissance de l’importance de la pêche dans notre souveraineté alimentaire. C’est aussi le résultat du travail de négociation que j’ai mené lorsque les prix des carburants ont grimpé en flèche avant même le conflit ukrainien. À court terme, nous avons obtenu une réduction de 35 centimes par litre de carburant. À plus long terme, trouver les moyens d’être moins dépendants des énergies fossiles ne se fera pas d’un claquement de doigts.

Quelques navires en Bretagne sont déjà équipés de moteurs diesel-électrique, ce qui permet de réduire la facture de carburant d’environ 20 %. Mais il faut aller plus loin dans la conception de nouveaux moteurs. La réglementation européenne interdit les aides financières au renouvellement des navires. Cela irait pourtant dans le sens d’un plus grand respect de l’environnement et d’une moindre dépendance au gasoil. Bruxelles doit réviser cette règle, de même que celle qui empêche une évolution de la jauge des bateaux. À l’heure où les infrastructures portuaires se préparent aux modèles énergétiques de demain, il faut que la pêche dispose d’un vrai plan stratégique soutenu par des moyens à la hauteur des enjeux.

Face aux crises successives que traverse la pêche, le secteur peut-il rester attractif ?

On ne peut pas isoler l’attractivité du métier des autres problématiques. Tant que la flotte sera vieillissante (les navires ont 26 ans de moyenne d’âge en Bretagne), il sera difficile d’attirer des jeunes. Idem si on continue de faire croire que les pêcheurs sont des prédateurs, alors qu’ils sont les meilleurs connaisseurs de l’environnement marin. Le rapport au travail change, les armements doivent en tenir compte, en repensant l’accueil des nouveaux matelots et l’organisation du travail à bord.

La pêche garde de nombreux atouts. C’est un métier qui recrute ; une personne motivée et diplômée est certaine de trouver un emploi en Bretagne. C’est un métier bien payé même s’il faut accepter de ne pas compter ses heures. C’est un métier qui offre de réelles perspectives d’évolution et de promotion sociale. Nombreux sont ceux qui ont commencé matelot et sont aujourd’hui propriétaires de leur navire. Un patron de bateau, c’est un chef d’entreprise. C’est un métier valorisant ; quoi de plus noble que de contribuer à nourrir ses semblables ? C’est aussi un métier synonyme de liberté, en prise directe avec les océans.

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