Bordeaux

Informatique

Enquête Les PME girondines face à la pénurie de développeurs

Par Astrid Gouzik avec Jean Berthelot de la Glétais, le 14 mai 2019

C’est une antienne qui revient avec une régularité de métronome ces derniers mois : les entreprises de Gironde ont le plus grand mal à recruter des profils technologiques. La pénurie est telle que le rapport de force s'est inversé, au grand dam des recruteurs, et que les salaires atteignent des niveaux jugés parfois injustifiés. 

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La pénurie de profils qualifiés, notamment de développeurs, ralentit la digitalisation des entreprises traditionnelles en Gironde, notamment dans l'industrie. — Photo : CC0

« Je suis bien placé pour savoir que vous recrutez beaucoup, puisque tous les profils technologiques que nous employons chez Bordeaux Métropole partent chez vous… Et nous n’avons pas les moyens de leur proposer les mêmes niveaux de salaire ». Lancée sur le ton de la plaisanterie, en janvier dernier, lors d’une table-ronde, cette remarque d’Alain Juppé, ancien président de Bordeaux Métropole, à Nicolas Leroy-Fleuriot, PDG de Cheops Technology, en dit long sur l’état d’esprit des patrons girondins. En tension, comme le marché du travail dans le domaine des nouvelles technologies.

Qu’elle soit ETI, comme Cheops Technology, ou start-up, comme Welyb, qu’il s’agisse d’une entreprise purement numérique, comme Immersion, ou issue d’un secteur plus traditionnel, comme Qérys, c’est toujours le même refrain : où sont passés les « informaticiens » ? « Ce que je note, c’est que nous recevons beaucoup moins de candidatures spontanées qu’il y a quelques années », raconte Jean-Baptiste de la Rivière, directeur R&D chez Immersion, spécialiste de la réalité virtuelle (48 salariés, 8 M€ de CA en 2018). « Clairement, la compétition est plus rude, parce qu’il y a de plus en plus d’entreprises qui recherchent ces compétences. »

Le règne des ESN ?

Bordeaux entreverrait donc le revers de la médaille de sa récente attractivité ? Il faut dire que les nouveaux arrivants, Ubisoft, Betclic, Deezer, pour ne citer qu’eux, sont très gourmands en profils IT. Puis il faut composer avec les entreprises de services du numérique (ESN), à l’instar de CGI, qui annonçait, début 2018, vouloir recruter 250 personnes à Bordeaux. « Fatalement, quand ces entreprises recrutent des dizaines de salariés sur plusieurs mois, cela a tendance à assécher un peu le marché… même si nous n’avons pas exactement les mêmes besoins », confie Jean-Baptiste de la Rivière.

« Avant, nos salariés pouvaient rester entre 10 et 15 ans. Aujourd’hui, on observe une réelle pression du marché local sur nos équipes. »

Plus discrètes, les start-up recrutent moins, mais elles sont nombreuses dans la métropole bordelaise. « Assez régulièrement, lorsqu’un salarié quitte l’entreprise, c’est pour une start-up », raconte Romain Boiteux, responsable des ressources humaines pour le groupe Cartégie, PME spécialisée dans la data, fondée à Bruges en 1988 (100 salariés). Pour cet acteur historique du numérique dans la région bordelaise, le recrutement est un frein à son développement. « Nos salariés pouvaient rester entre 10 et 15 ans. Aujourd’hui, on observe une réelle pression du marché local s’exercer sur nos équipes. Il y a une forme de surenchère sur les salaires, de la part de nouveaux entrants notamment », souligne-t-il.

Cher développeur senior spécialisé

« Nous voyons certains jeunes diplômés négocier jusqu’à 6 000 euros mensuels », assure Fariha Shah, présidente de Golden Bees, solution spécialisée dans le recrutement des profils très qualifiés dans le numérique. Le prix de la rareté ! Or, dénicher un développeur, un analyste programmeur ou un architecte Java sur le marché girondin de l’emploi semble s’apparenter à la quête du Graal. « De manière générale, il y a une réelle pénurie de développeurs. Puis il y a des pénuries plus spécifiques, sur la technologie Symfony, par exemple, qui est très demandée, ou sur le framework JavaScript Angular », insiste Romain Boiteux.

Plus le salarié est spécialisé, plus les salaires s’envolent. « Ce qui peut rendre notre recherche plus complexe, c’est que nous sommes en demande de profils qui soient structurants, pas des juniors sortis d’école et nous ne pouvons pas rentrer dans le combat des salaires », reconnaît Jean-Baptiste de la Rivière. Même son de cloche du côté de Cartégie, qui insiste : « Cette pression nous amène parfois à des différences de salaires au sein de l’entreprise, entre les développeurs et le marketing par exemple, qui ne sont pas justifiées ! »

L’industrie particulièrement touchée

Mais les entreprises du numérique ne sont pas les seules à blâmer pour cette pénurie. « La digitalisation est stratégique pour toutes les sociétés, quel que soit leur domaine d’activité, notamment la modernisation du système d’information », observe Laura Painot, responsable de division IT chez Hays Bordeaux. « Dans la région, ces problèmes de recrutement touchent particulièrement l’industrie, le BTP et la santé. Contrairement aux idées reçues, ces entreprises traditionnelles ont du mal à s’aligner sur les salaires proposés dans les sociétés du numérique, mais vont proposer des perspectives d’évolution plus intéressantes », fait valoir la spécialiste du recrutement.

L'inventivité pour fidéliser les développeurs

Alors quand une entreprise chanceuse arrive à trouver développeur à son pied, elle déploie des trésors d’inventivité pour le retenir. C’est notamment le cas de l’agence de stratégie digitale Ekino (40 salariés à Bordeaux) qui affirme ne pas rencontrer de problème de recrutement. « Parce que notre offre est différente. Nos collaborateurs savent qu’ils travailleront en équipe, dans nos locaux, dans le centre-ville. Ils ne seront pas envoyés seuls chez le client. Et nous leur laissons du temps pour la veille technologique, cruciale dans ces métiers », explique Sébastien Collery, directeur de l’agence.

Cartégie, de son côté, mise de plus en plus sur l’alternance : « On s’y met, même si cela nous coûte cher, car c’est l'un des seuls moyens d’attirer des jeunes développeurs et d’espérer les garder à l’issue de la formation », souligne Romain Boiteux. « Bien que se développent fortement les contrats en freelance, le CDI est roi. Il n’est plus question de CDD, ni d’intérim », assure Laura Painot. Quand le marché de l’emploi est en tension, c’est à l’entreprise de s’adapter. Le prix de la rareté.


La formation en question

« Nous payons actuellement le manque de formations dans le domaine du numérique, il y a quelques années. Mais ce manque tend à être comblé », analyse Laura Painot, responsable de division IT chez Hays Bordeaux. La Région a notamment entrepris une démarche qui englobe tout un écosystème, incluant les structures éducatives, pour tenter de faire face à cette nouvelle donne. Parmi ces formations désormais proposées en Gironde, il y a notamment celles que dispense Bordeaux Digital Campus. Web marketing, multimédia, digital et webdesign, big data : les filières y sont nombreuses « mais on n’arrive pas pour autant à fournir aux entreprises tous les profils dont elles auraient besoin », regrette Yvan Perrière, directeur de l’établissement. « Depuis l’ouverture de notre formation dédiée au big data, 100 % de nos étudiants ont été très rapidement embauchés - dans l’entreprise où ils avaient fait leur alternance, pour les trois quarts d'entre eux. Et la concurrence est rude pour tenter de débaucher les meilleurs éléments. »

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La pénurie de profils qualifiés, notamment de développeurs, ralentit la digitalisation des entreprises traditionnelles en Gironde, notamment dans l'industrie. — Photo : CC0

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