Isère

Énergie

Comment Tredi transforme sa chaleur fatale en énergie

Par Audrey Henrion, le 21 septembre 2021

L’un des plus gros centres d’incinération de déchets dangereux de France récupère sa chaleur fatale pour fournir aux autres industries de la plateforme chimique des Roches-Roussillon 50 % de leurs besoins en énergie. Le site voudrait, d’ici 2023, devenir la première plateforme chimique " décarbonée " d’Europe.

L’usine Trédi (groupe Séché Environnement) à Salaise-sur-Sanne est située en bordure de la plateforme chimique des Roches-Roussillon, à qui elle fournit désormais 50 % de ses besoins en vapeur.
L’usine Trédi (groupe Séché Environnement) à Salaise-sur-Sanne est située en bordure de la plateforme chimique des Roches-Roussillon, à qui elle fournit désormais 50 % de ses besoins en vapeur. — Photo : Audrey Henrion

Parmi les 18 plateformes chimiques de France, Trédi est la championne en matière de décarbonation. À Salaise-sur-Sanne, en Isère, cette zone industrielle de 150 hectares, accueille 16 entreprises (dont 10 classées Seveso) et 1 600 salariés. Les entreprises Seqens, Elkem Silicones, Adisseo et Suez, mais aussi Hexcel, Prayon, Air Liquide, Evonik, Ecoat et Baxter… partagent plus qu’un site classé. Elles se sont réunies au sein d’un groupement d’intérêt économique (GIE) baptisé Osiris qui mutualise pour ses membres les services et les infrastructures (fluides, utilités, sécurité et gardiennage, traitement d’effluents, santé au travail) "mais aussi la fourniture d’énergie", expose son directeur Frédéric Fructus. Ce groupement n’a qu’un seul équivalent en France, le GIE Sobegi, sur la plateforme de Lacq (Pyrénées-Atlantiques). "Osiris permet à ses membres d’obtenir un prix de l’énergie inférieur de 30 % à ce qu’il serait sans mutualisation", illustre Frédéric Fructus.

Un investissement de 6,5 millions d’euros

Osiris distribue ainsi 1,2 million de tonnes par an de vapeur aux entreprises de pétrochimie, qui l’utilisent entre autres comme fluide caloporteur dans leur processus de production, ou pour mettre en œuvre des procédés dits de "vapocraquage". Les entreprises ont mutualisé l’usage de chaudières à charbons, mais "achètent" aussi de la vapeur produite par le voisin Trédi (filiale du groupe Séché Environnement). Depuis quelques mois un nouveau réseau de vapeur relie la troisième unité du site Trédi à Osiris. Un investissement de 6,5 millions d’euros porté par Trédi et Osiris (dont 30 % de subventions de l’Agence de transition écologique) permet à l’usine de livrer 600 000 tonnes de vapeur par an contre 200 000 tonnes auparavant.

Dirigé par Jean-Claude Battaglia, Trédi est sortie de terre il y a 40 ans. L’usine est, avec 260 000 tonnes de déchets traités par an (200 salariés), l’une des plus importantes unités de traitement thermique de déchets industriels de France. Ici sont réceptionnées les ordures ménagères des collectivités locales et des déchets industriels, mais la plupart des déchets (70 %) sont considérés comme dangereux et doivent être incinérés. À l’image des déchets d’activités de soin à risque infectieux (DASRI) en provenance des Hospices Civils de Lyon. Avec la crise du Covid, leur tonnage a triplé au plus fort de la crise, révélant le "rôle crucial" de Trédi dans la région selon Joël Séché, président du groupe éponyme (4 600 salariés dont 2 000 en France, 673 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020).

Des déchets dangereux incinérés sans déconditionnement

Le site de Salaise-sur-Sanne réceptionne aussi les déchets de produits chimiques pharmaceutiques, peintures, encres, vernis, pesticides dont certains proviennent de la plateforme chimique. Ils sont traités et incinérés sans déconditionnement ni contact avec l’atmosphère, injectés directement dans les fours par pipeline. Leur combustion dégage une odeur âcre dont les techniciens du site assurent qu’elle ne traduit pas "de pollution ou de danger".

"L’incinération a pour but de casser les molécules dangereuses à l’intérieur du four récupérées dans le système de traitement, incluant un dépoussiérage et un "lavage" des gaz de combustion", explique Antonio Araujo-Lourenco responsable environnement et réglementation. Cette opération impose que les gaz effectuent une "pause combustion" : ils passent au minimum deux secondes à 1 100° dans un électrofiltre, ce gigantesque caisson gris installé en 2019 pour près de 10 millions d’euros. Cette étape permet de casser les molécules organiques polluantes.

La salle de contrôle permet de piloter les installations de traitement thermique des fours rotatifs de Salaise 1 et Salaise 2, lesquels fonctionnent en 5/8, sept jours sur sept et 24 heures sur 24. La chaleur générée par les énormes fours est dirigée dans une chaudière qui chauffe une eau déminéralisée à 350° et envoie de la vapeur aux "voisins" d’Osiris.

Diminution des gaz polluants

Jusqu’alors deux des trois chaudières fournissaient au GIE Osiris 200 000 tonnes de vapeur par an. Le raccordement de la troisième chaudière, avec optimisation de la récupération de la chaleur fatale, a permis depuis cet été de tripler le tonnage vapeur passé à 600 000 tonnes. Ce volume représente 50 % de la consommation en vapeur de l’ensemble des industriels de la plateforme. Deux nouveaux gazoducs de 1,5 km serpentent autour de l’usine. L’un achemine la vapeur produite dans la chaudière jusqu’au réseau d’Osiris, l’autre récupère la vapeur réduite à l’état liquide, et réinjectée dans la chaudière. Selon Frédéric Fructus, "le dispositif offre une meilleure gestion des rejets, avec des émissions d’oxydes d’azote (gaz NOx) divisées par 6, de CO² divisés par 4 tandis que les dioxydes et trioxydes de soufre (gaz SOx) " vont quasiment disparaître". L’apport d’énergie (représentant 480 Gwh) permet d’éviter l’émission de 180 000 tonnes de CO² par an, soit l’équivalent des rejets d’une ville de 23 000 habitants avancent d’une même voix Trédi et Osiris.

Pour Trédi, la production de vapeur ne nécessite quasiment pas de maintenance, quand une turbine de production électrique coûtera près de 250 000 euros par an. La chaleur dégagée lors de la combustion sur cette unité était déjà valorisée mais sous forme d’électricité, avec un rendement énergétique qui était plus faible que celui sous forme de vapeur. Par ailleurs, certains clients bénéficient d’une baisse de la TGAP (taxe générale sur les activités polluantes) du fait de la performance énergétique d’une unité thermique et de sa certification ISO 50 001. En échange de cet apport d’énergie le GIE Osiris approvisionne Trédi en matières premières, tels que les gaz industriels, réactifs utilisés dans le traitement des fumées.

Une décarbonation de la plateforme chimique d’ici 2023

Cet accord entre le GIE et Tredi a été conclu en novembre 2018 lors du salon Pollutec à Lyon, pour répondre aux enjeux du Plan Climat Air Énergie. Il est prévu pour durer 15 ans. "Le nouveau projet permettra de décarboner à 60 %", annonce Frédéric Fructus. À l’issue, nous pourrons récupérer de la chaleur émise par notre actionnaire principal Seqens, afin de supprimer la consommation de gaz naturel d’origine fossile et d’utiliser peut-être du bio méthane (issu des méthaniseurs). On arrêtera alors définitivement les chaudières à charbon et Roches-Roussillon sera la première plateforme chimique "décarbonée" d’Europe à l’horizon 2023", promet Frédéric Fructus. Lors de l’inauguration de ce dispositif de récupération des chaleurs fatales, le vice-président à la Région Yannick Neuder, cardiologue de profession, a rappelé l’ambition de Laurent Wauquiez de hisser Auvergne-Rhône-Alpes dans le Top 5 des régions décarbonées d’Europe.

L’usine Trédi (groupe Séché Environnement) à Salaise-sur-Sanne est située en bordure de la plateforme chimique des Roches-Roussillon, à qui elle fournit désormais 50 % de ses besoins en vapeur.
L’usine Trédi (groupe Séché Environnement) à Salaise-sur-Sanne est située en bordure de la plateforme chimique des Roches-Roussillon, à qui elle fournit désormais 50 % de ses besoins en vapeur. — Photo : Audrey Henrion

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