L’avion des mers. C’est en ces termes que la société Sail For Goods (une quinzaine de salariés) décrit sa future flotte de trimarans cargo Vela. Elle vient de séduire un gros acteur mondial du secteur de la santé, la société pharmaceutique japonaise Takeda (plus de 50 000 salariés et de 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires), qui s’est engagée sur plusieurs années avec le futur exploitant. Elle fera partie du voyage inaugural — un transatlantique de 10 à 13 jours entre la Normandie et New York — du premier trimaran cargo à voile du monde, prévu pour l’automne 2026.
Focus pharmaceutique
"Avec les grands groupes comme ceux-là, qui ont une vision claire de leur stratégie environnementale et de leur supply-chain, on peut se projeter sur le long terme. En l’occurrence, ici, on ne se projette pas sur un seul navire mais sur la flotte entière de cinq trimarans", détaille Pierre-Arnaud Vallon, directeur général et co-fondateur de Sail For Goods aux côtés du navigateur François Gabart.
Takeda n’est pas le seul client de Vela, qui a déjà une vingtaine de "chargeurs" dans son portefeuille. Dans ses cales, on retrouvera notamment le fabricant d’appareils médicaux Echosens, la maison de champagne Thiénot, le fabricant morbihannais de vêtements marins Guy Cotten ou le groupe de prêt-à-porter SMCP. Takeda est, en revanche, le premier gros acteur de l’industrie pharmaceutique à être du voyage, un secteur stratégique pour le futur transporteur. "Nous souhaitons accélérer sur cette verticale et aller chercher d’autres laboratoires pharmaceutiques", confie Pierre-Arnaud Vallon.
Un mode de transport vertueux
Vela, misant sur l’innovation et l’impact environnemental réduit de sa solution pour justifier son coût — doublé par rapport à un porte-conteneurs classique — revendique nombre d’arguments pour séduire ce secteur très exigeant. "On offre à Takeda le luxe de ne pas choisir entre la décarbonation et le niveau de service", poursuit le dirigeant.
Ainsi, Sail For Good a mis au point un système de froid innovant, baptisé CoolSafe, qui "respecte les standards de qualité de l’industrie" en plus d’être énergétiquement vertueux. "Il sera alimenté par les 240 m2 de panneaux solaires présents sur le bateau et par deux hydrogénérateurs (hélices immergées transformant la vitesse du bateau en électricité, NDLR). Cet élément, différenciateur sur le marché, illustre notre ambition de leadership dans le transport vélique sur les produits pharmaceutiques et thermosensibles."
Une offre "très proche de l’aérien"
Autre argument notable dont se fend Vela : la préservation de la biodiversité, qui fait partie des objectifs de son nouveau client japonais. "Nous avons pensé ce bateau pour qu’il n’ait pas de ballast (réservoir d’eau de mer), responsable de la prolifération d’espèces invasives", souligne Pierre-Arnaud Vallon.
Vela promet aussi une réduction des gaz à effet de serre jusqu’à 99 % par rapport au fret aérien et jusqu’à 90 % par rapport aux porte-conteneurs. Au total, avec une flotte de cinq trimarans en mer d’ici à 2028, la société espère transporter jusqu’à 48 000 tonnes de marchandises par an. "On est en moyenne cinq fois plus gros qu’un avion-cargo, 100 fois plus petit qu’un porte-conteneurs. On apporte une offre complémentaire, plutôt concurrente avec le fret routier et ferroviaire, avec un niveau de service très proche de l’aérien avec une décarbonation la plus élevée possible", assure encore le dirigeant.
"On apporte une offre complémentaire, plutôt concurrente avec le fret routier et ferroviaire, avec un niveau de service très proche de l’aérien avec une décarbonation la plus élevée possible."
Made in France
Née à Bayonne mais désormais bordelaise, l’entreprise mise sur sa durabilité, son niveau de service mais aussi sur l’origine de certains de ses composants (environ 30 % du navire). "Tout ce qui est au-dessus de la coque, comme le système vélique, l’accastillage, le système de froid, les voiles… on fait fabriquer tout ça par 16 PME françaises", résume Pierre-Arnaud Vallon.
Parmi ces sociétés, on citera notamment Incidence ou Watt and Sea à La Rochelle (Charente-Maritime), qui fabriquent respectivement les voiles et les hydrogénérateurs. Le Made in France ne s’arrête pas là : "les bateaux navigueront sous pavillon français, les marins seront en CDI chez nous, ce qui est plutôt rare dans le secteur où environ 70 % des navires sont sous pavillon de complaisance".
Cap sur une seconde levée de fonds
Pour concrétiser toutes ces ambitions, Sail For Goods peut compter sur des engagements financiers déjà solides. L’entreprise a réuni il y a un an 40 millions d’euros dont 16,4 en capital auprès de plusieurs fonds, dont le fonds de décarbonation de la filière maritime française, financé par le fonds Pulse de l’armateur marseillais CMA CGM. De quoi financer facilement le premier départ.
"Nous devons générer de la croissance avec des contrats en amont pour financer les bateaux. Nous sommes en train de préparer une seconde levée de fonds, qui sera probablement opérée en 2027, afin de financer les quatre autres navires", révèle enfin le co-fondateur. Vela vise un départ par semaine en vitesse de croisière, qui devrait être atteinte en 2028.