Passer le seuil d’Album de Famille (17 salariés, 3,3 M€ de CA), à Saint-Malo, Dinard ou Granville, c’est entrer directement dans l’univers de Sylvie Scotti. La dirigeante de cette enseigne de décoration indépendante a mis toute sa créativité, son énergie et son goût pour les tendances dans son concept. Celui-ci s’est révélé suffisamment innovant pour intéresser les Américains.
Primée à Chicago pour son concept de magasin
Sylvie Scotti a en effet remporté en mars le prix international de l’innovation commerciale face à trente candidats venus du monde entier, à l’occasion du concours de l’International Housewares Association. Il se tenait en marge du salon The Inspired Home Show 2025 de Chicago, grand-messe annuelle du monde de la décoration internationale.
Découverte d’un "sens des couleurs"
Comment cette Bretonne a-t-elle bien pu se retrouver là ? Petite dernière d’une fratrie de garçons, elle passe son enfance à Saint-Denoual, dans les Côtes-d’Armor. Son père, commerçant, décède alors qu’elle n’a que sept ans. Cette épreuve forgera une bonne partie de son caractère. "Je n’ai pas peur de grand-chose sauf de la maladie", dit-elle. Intéressée par la géopolitique, elle suit des études de sciences économiques à Rennes. Un défi pour la jeune fille qu’elle est dans les années 1980, et qui doit travailler pour payer ses études. L’été, elle devient vendeuse dans le magasin de décoration Les Trouvailles, à Saint-Cast. C’est aux côtés de sa dirigeante, Colette Poirier, qu’elle découvre la passion qui ressurgira plus tard. "Colette a été mon mentor, raconte avec affection Sylvie Scotti. Elle m’a apporté le savoir-être, à tenir mes couverts pour passer dans tous les milieux, et elle m’a dit que j’avais le sens des couleurs." Un petit rien qui fera beaucoup ensuite.
De la Bretagne à la finance parisienne
Son DESS en gestion financière en poche, Sylvie Scotti commence une carrière de conseiller financier à Rennes. Elle est ensuite embauchée en tant que trader dans une charge de bourse chez Henry de Champsavin à Nantes. "Quand les bourses de province ont été regroupées à Paris, je me suis retrouvée là-bas", explique-t-elle. Elle travaille alors à la Banque Internationale de Placement comme trader international. "Je me suis retrouvée dans un univers entouré d’hommes, tous polytechniciens. Ils m’ont vue arriver comme une jeune femme de province un peu plouc. Mais comme je n’avais pas la langue dans ma poche, ils ont compris que je pouvais leur apporter beaucoup", analyse aujourd’hui Sylvie Scotti. Elle a dû, sans cesse, prouver par l’expérience qu’elle était légitime, prouver qu’elle comprenait.Eux, ingénieurs, créaient des produits financiers, et elle, commerçante dans l’âme et pragmatique, allait au contact des entreprises pour les leur expliquer.
Retour aux sources et nouveaux défis
Mais les déplacements, le monde rude des affaires, une petite fille à élever, lui font changer d’ambition. Elle négocie son départ et rentre à Rennes, avec l’idée de faire de sa passion de toujours son métier. "Je voulais retrouver ici une meilleure qualité de vie. Gérer les enfants, la maison, son travail, avec un mari qui à l’époque travaillait loin aussi, c’était compliqué", raconte-t-elle. Elle qui avait adoré son job d’été dans la décoration, a voulu se replonger dans cette ambiance. "Ce qui me plaisait, c’était de pouvoir associer les couleurs, se souvient Sylvie Scotti. 'Ce sens-là, soit on l’a, soit on ne l’a pas, et toi tu l’as', m’avait dit Colette Poirier". Ce souvenir, mêlé à son appétence pour le monde de l’entreprise, qu’elle a beaucoup côtoyé pendant ses années de trader, la pousse à entreprendre. "J’aime particulièrement le côté stratégie commerciale, l’innovation, l’investissement, mais aussi le monde de l’artisanat", confie-t-elle.
Sylvie Scotti ouvre ainsi sa première boutique de décoration en 1995, dans 25 m² en plein centre-ville. Mais avide de plus de créativité, elle ouvre un magasin plus grand à Saint-Grégoire puis un deuxième à Laval. En 2007, elle revend les deux pour s’installer définitivement près de la mer, à Saint-Malo.
Mais pas question de faire comme tout le monde. "Je voulais un commerce qui se réinvente, le commerce classique est has been", explique Sylvie Scotti. Album de Famille propose des articles de décoration de la maison haut de gamme, accompagnés de services, dans un espace de vente qui accueille des ateliers d’artisans salariés : tapissiers, couturiers, coloristes et décorateurs d’intérieur. L’idée plaît. Sylvie Scotti ouvre un autre magasin à Dinard en 2018.
La maison Dior à Granville puis la consécration
Pour continuer d’innover, elle achète en janvier 2024 la maison de Lucien Dior, oncle du célèbre couturier qui a grandi à Granville. Pour un investissement total de 1,5 million d’euros, elle fait intervenir des artisans locaux pour rénover les 400 m² de la demeure et son jardin, en cinq mois seulement. Album de Famille y ouvre en 2024. Sylvie Scotti a encore d’autres envies, comme de s’implanter au Touquet, à Deauville, Trouville, La Baule, La Rochelle et Saint-Jean-de-Luz. Mais pour cela elle cherche un talent pour l’accompagner et prendre la relève.