Tout a basculé en 2015. L'an dernier, la France s'est dotée d'Indications géographiques protégées (IGP). La loi, qui a été promulguée en juin, permet désormais de protéger les produits industriels non alimentaires, à condition que les fabricants déposent une charte à l'Institut national de la propriété industrielle (INPI). Une aubaine pour les fabricants de savon de Marseille, qui, depuis des années, grognent pour que le savon de Marseille soit réellement reconnu pour un produit régional. De nos jours, " savon de Marseille " ne représente pas une appellation d'origine contrôlée mais un procédé de fabrication, approuvé depuis 2003 par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, qui peut être réalisée n'importe où. Sans parler des produits de contrefaçon venus d'Asie, qui n'ont de savon de Marseille que le nom. Les plus gros fabricants de savon de Marseille sont ainsi la Chine et la Turquie.
Fabrication au chaudron en cinq étapes
Une IGP serait toutefois un juste retour des choses. En effet, en 1688, Colbert avait fait passer un édit limitant l'utilisation du nom aux savons fabriqués à l'huile d'olive dans la région de Marseille. Mais, ce qui aurait pu passer pour une aubaine est en train de basculer dans une guerre entre deux groupements locaux : l'Union des professionnels du savon de Marseille (UPSM) et l'Association des fabricants de savon de Marseille (AFSM). Le premier, créé en 2011, regroupe quatre savonneries historiques (Marius Fabre, Le fer à cheval, le Sérail et la Savonnerie du Midi) et a élaboré une charte reposant sur une fabrication traditionnelle en cinq étapes et réduit le territoire aux Bouches-du-Rhône. Le second regroupe douze entreprises, dont notamment L'Occitane, installée à Manosque, hors des Bouches-du-Rhône, et revendique la possibilité de fabriquer des savons, même parfumés, avec de la pâte à savon produite à l'étranger.
À l'heure actuelle, la conciliation entre ces deux structures semble difficile, voire impossible. D'autant qu'il existe désormais un autre lobby. Certains acteurs ont en effet intérêt à ce qu'il n'existe pas d'IGP Savon de Marseille, comme la Savonnerie de l'Atlantique (47 salariés), dirigée par Yvan Cavelieret qui ne pourra peut-être plus demain vendre du savon de Marseille, alors qu'elle se revendique le principal producteur hexagonal du produit avec 8.000 des 30.000 tonnes de savons conditionnés en France. Des tonnages pas forcément réalisés au chaudron dans la pure tradition, selon les acteurs provençaux. « Comment peut-on dire qu'un chimiste fait mieux son boulot dans les Bouches-du-Rhône qu'à Nantes ? », s'insurge Yvan Cavelieret. « Contrairement à un certain nombre de savonneries marseillaises, nous ne sommes pas un musée. Cette savonnerie est aujourd'hui performante parce qu'on a réalisé des investissements industriels importants. Or, si l'IGP est acceptée, comment vont réagir nos clients de l'industrie et de la distribution ? Et comment vont réagir nos clients ? ».
La Savonnerie Rampal Latour basée à Salon de Provence, joue la carte de l'innovation et se présente comme une usine moderne, résolumment ancrée en 2016, fabricant les traditionnels cubes de savon de Marseille. Elle n'a intégré aucune des deux associations. « Une charte doit adhérer à la tradition mais aussi laisser aux industriels la capacité d'innover. Selon nous, l'UPSM ne prend pas assez en compte l'innovation », souligne Jean-Louis Plot, le dirigeant de Rampal Latour. Une chose est certaine, l'INPI ne validera qu'un dossier. À suivre...
Savonnerie. Depuis 2015, la possibilité de créer une Indication géographique protégée pour le Savon de Marseille a déclenché une "guerre" entre les producteurs...