Vous avez constaté un écart entre l’évolution des salaires aux États-Unis d’un côté, et celle des salaires France et en Europe de l’autre. Ce qui se traduit par un écart croissant en termes de pouvoir d’achat. Au point que nombre d’Européens trouvent désormais le coût de la vie élevé outre-Atlantique. Assiste-t-on à un fort décrochage ?
Oui, ce décrochage est assez important. En parité de pouvoir d’achat, les salaires ont progressé quasiment deux fois plus vite aux États-Unis qu’en France ou dans la zone euro, sur la période allant de 2005 à 2023. Outre-Atlantique, les salaires ont augmenté de plus de 20 %… Contre un peu moins de 11 % en France, par exemple. Autrement dit, le gain en pouvoir d’achat a été près de deux fois plus important pour les salariés américains.
Ce décrochage des salaires fait écho aux performances économiques. Vous relevez un point d’écart de croissance annuelle : + 1,9 % par an aux USA versus + 0,8 % dans la zone euro ces six dernières années. Vous estimez que les États-Unis possèdent des "avantages structurels" qui expliquent en partie cette croissance. Quels sont les principaux ?
On peut citer par exemple la force du dollar, car le dollar s’est apprécié de plus de 35 % par rapport à l’euro depuis 2008. Le fait d’avoir un marché très intégré constitue aussi un avantage. Des entreprises du Texas et de l’Alabama n’ont aucun mal à faire du commerce ensemble : elles utilisent la même langue, la même monnaie, respectent quasiment la même législation. En Europe, vous avez des législations particulières, parfois une surtransposition de normes européennes, ce qui induit des coûts supplémentaires pour les entreprises.
"Les Américains s’appuient aussi sur des politiques de soutien à l’économie à grandes échelles rarement vues en Europe"
Via l’État fédéral, les Américains s’appuient aussi sur des politiques de soutien à l’économie à grandes échelles - qu’elles soient budgétaires ou monétaires – rarement vues en Europe, si ce n’est de façon épisodique comme lors de la crise Covid. Aux États-Unis, l’IRA (NDLR : la loi Inflation Reduction Act), par exemple, constitue un outil de politique industrielle massif, sans équivalent sur notre continent.
Enfin, l’industrie du capital-risque reste extrêmement forte aux USA. En comparaison, on voit que cela fait défaut en Europe, quand il s’agit de mettre des milliards sur la table pour financer des projets d’intelligence artificielle, ou de s’assurer une souveraineté sur le plan technologique ou environnemental. Notre tissu d’investisseurs institutionnels n’est pas suffisant, il faut mettre les bouchées doubles.
"La France a perdu 7 points de productivité vis-à-vis des États-Unis entre 2003 et 2019"
Mais ces facteurs ne sont pas nouveaux. Et n’expliquent pas le décrochage constaté, même en y ajoutant les facteurs liés à l’inflation et à la démographie. La grande nouveauté, c’est l’écart de productivité constaté entre l’Europe et les États-Unis.
À combien chiffre-t-on cette différence de productivité ?
La France a perdu 7 points de productivité vis-à-vis des États-Unis entre 2003 et 2019. Ce qui correspond à peu près à l’écart du PIB par habitant entre les deux pays sur cette période. Comme le montre une note du Conseil d’Analyse économique (NDLR : organisme qui réalise des analyses économiques à destination du gouvernement français). Évidemment ce gain de productivité va se ressentir sur les profits des entreprises et sur les salaires qu’elles vont pouvoir verser. Ce décrochage de productivité, soulignent ses auteurs, "représente un manque à gagner de 140 milliards d’euros de PIB pour la France", en regardant l’année 2019, " soit environ 65 milliards de recettes fiscales annuelles ".
Comment expliquez-vous cela ?
Dans les services marchands, le décrochage de productivité est monstrueux… La France et l’Europe n’ont pas su négocier le virage du numérique aussi bien que les Américains, afin de bénéficier pleinement des gains de productivité associés. Les États-Unis possèdent une industrie du digital extrêmement forte, qu’il s’agisse de services marchands "digital natives" ou d’autres services aujourd’hui digitalisés.
Ce décrochage de productivité s’est fait jour lors de la crise sanitaire. On confine alors la population : d’un côté de l’Atlantique, vous observez une chute spectaculaire de la productivité, de l’autre une augmentation… Avec des acteurs américains comme Netflix, pour citer un exemple, qui ont continué de fonctionner comme si de rien n’était, voire mieux.
"Pour réussir dans une économie tertiarisée, vous devez posséder des Google, Apple, Open AI, Netflix… Des entreprises qui nous font cruellement défaut en Europe"
Pendant cette période, les Américains ont travaillé encore davantage, créé plus de valeur… En s’appuyant sur les Gafam, l’industrie du cloud, les acteurs du streaming… Ou sur des entreprises plus confidentielles, pas forcément des entreprises technologiques mais qui ont tellement bien intégré le numérique dans leurs process qu’elles en tirent des gains de productivité : via le télétravail, l’automatisation de tâches… En Europe, nous avons moins cette culture. Quand les Américains sont bons dans le tertiaire, nous sommes tout juste passables.
Quelle devrait être la priorité aujourd’hui ?
Nous devons mieux intégrer le numérique. Et nous positionner sur des secteurs à forte valeur ajoutée. Car l’économie européenne continue notamment à créer des emplois de service à faible valeur ajoutée, surtout satellisés autour de notre tissu industriel, dans les fonctions supports et les services informatiques par exemple. Nous devons en outre nous positionner là où l’on peut devenir leader au niveau international. Car pour être bon dans le tertiaire, un secteur qui pèse 80 % de notre valeur ajoutée, vous devez aussi posséder des Google, des Microsoft, Apple, Open AI, Netflix… Des entreprises qui nous font cruellement défaut en Europe.
Quelle serait la recette pour créer des mastodontes du numérique en Europe ?
Pour créer des géants du numérique en Europe, il faut du protectionnisme. Nous n’avons plus le choix… Comment les Chinois ont-ils réussi à bâtir des champions ? Et pas nous ? C’est très simple. Les Chinois ont dit : "Le numérique est stratégique, notamment au niveau militaire… Et tout ce qui va à l’encontre de nos intérêts sera bloqué à la frontière". Voilà pourquoi des géants comme Google, Twitter, Netflix, etc., n’ont pas ou peu accès au marché chinois. Dans le même temps, le pays a très largement investi dans ses champions nationaux. Tout cela a donné naissance à Baidu, Tencent, Xiaomi… Des entreprises qui ont pu grossir en étant exonérées de la concurrence américaine. Avant de partir ensuite conquérir des marchés partout dans le monde. En Europe, nous n’avons pas été capables de le faire et aujourd’hui on le paie.
Sans protectionnisme, on ne créera jamais des champions du numérique en Europe. Commençons à construire ces champions, en leur réservant une partie de la commande publique pour nourrir leur croissance, incitons fortement les entreprises et les écoles européennes à utiliser leurs solutions plutôt que des solutions américaines ou chinoises. Ce qui demande un travail d’acculturation et de formation, afin de favoriser l’émergence de solutions alternatives européennes. Nous pourrons alors peut-être rattraper notre retard. Un patriotisme numérique s’impose. Et c’est aussi une question de souveraineté.
Quand vous parlez d’une meilleure intégration du numérique dans les entreprises. Vous pensez notamment à l’IA ?
Pas uniquement. En France, 90 % des entreprises sont des PME et ces PME sont très peu digitalisées en fait. L’acculturation au numérique, sans même parler de l’intelligence artificielle, reste insuffisante. On voit aussi de grosses entreprises adossées à un parc informatique archaïque. C’est un vrai problème.
Cela exige aussi une politique d’investissement forte à l’échelle du continent ?
Tout à fait. Le rapport Draghi est d’ailleurs clair là-dessus (NDLR : récent rapport sur la compétitivité commandé par la Commission européenne à l’ex-président de la Banque centrale européenne Mario Draghi), en préconisant d’investir à hauteur de 800 milliards d’euros à la fois dans le numérique, la défense, la transition environnementale… On parle de montants colossaux. Mais regardez ce que font les États-Unis avec le projet Stargate (NDLR : un projet de développement d’infrastructures nécessaires à l’IA), on parle de 500 milliards à horizon 2029.
Aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act possède d’ailleurs aussi un volet protectionniste avec un soutien au "made in America"…
Bien sûr. Ce pays qu’on présente un peu rapidement comme celui du libéralisme n’hésite pas à faire du protectionnisme ! Notamment avec l’IRA, afin de stimuler la relocalisation de certaines industries stratégiques au niveau américain, notamment dans le domaine de la transition énergétique, et de stimuler la production nationale.
"Le problème de l’UE, c’est que le monde a changé"
Pensez-vous qu’une politique protectionniste soit vraiment possible en Europe ?
C’est faisable. Même si cela reste encore peu probable aujourd’hui, j’ai de l’espoir. Cela nécessite cependant un changement de logiciel. Car l’Union européenne a été construite autour du marché, marché qui doit être le plus ouvert possible. Le problème de l’UE, c’est que le monde a changé. Avec de plus en plus des logiques impérialistes où les intérêts nationaux priment sur les accords internationaux, et des logiques de blocs, que ce soit en matière de règles du commerce ou de lutte contre le réchauffement climatique. Pour utiliser une image : l’Europe reste le dernier herbivore dans un monde de carnivores. Et si l’on ne change pas de stratégie, nous allons nous faire dévorer.
Sans une révolution de palais, il faudra se résigner à être le vassal d’une hyperpuissance. Comme les États-Unis qui nous ont déjà bien vassalisés sur les plans militaire et numérique. Je note toutefois un début de prise de conscience, notamment dans la Tech. Tout va se jouer maintenant…