Qu’est-ce l’Aromatic FabLab qui vient d’être inauguré à Mouans-Sartoux ?
C’est un espace dédié à la fois à la transmission des savoir-faire, à la multiplication de plans bio pour nos producteurs, à des programmes de R & D en agronomie, à destination de l’industrie. Nous avons 2 hectares de champs que nous avons commencé à mettre en culture en 2019. Nous manquaient les outils de transformation qu’abrite cette nouvelle "Maison des producteurs" : une chambre de séchage, un laboratoire avec un alambic de 50 litres pour faire des essais sur les plantes et de l’échantillonnage, un alambic de production de 500 litres, ainsi que des bureaux, des vestiaires et une cuisine, des sanitaires pour nos salariés et un atelier agricole.
En quoi est-il si important ?
L’objectif est de diversifier les sources de revenus d’agriculteurs, de leur permettre d’avoir du produit transformé en petite et moyenne quantités, pour le distribuer dans leur réseau de vente habituelle mais aussi de faire de la vente à la ferme. Ainsi, ils ne dépendent pas entièrement d’une industrie avec lesquelles ils ont des contrats, souvent d’exclusivité, ce qui est à la fois une force et une fragilité. Ils ont la possibilité d’avoir des revenus à côté.
Quelle est la première étape ?
Notre souci est d’essayer de sécuriser les exploitations agricoles en plantes à parfum. Notre premier travail va être de remettre en culture des plantes qui appartiennent à la tradition de la parfumerie grassoise, autrefois largement cultivées. Nous en avons répertorié 28 au cahier des charges de l’indication géographique.
Quelles plantes par exemple ?
Il y a celles qui sont toujours en production et qui ont vu leur volume augmenter ces dernières années : rose, jasmin, tubéreuse, fleur d’oranger, foin, paille, lavande et aussi toutes les aromatiques qu’on avait un peu abandonnées, comme la menthe, le basilic pour lesquelles il y a une vraie recrudescence sur le marché.
Et puis, il y a celles qu’on essaie de remettre en culture comme le géranium rosa, qui avait été totalement abandonné, la feuille de violette qui est en voie d’extinction sur le territoire, ou l’iris pallida, cultivé en quantité infinitésimale. C’est un travail qui se compte en années. Quand on a perdu l’expérience, il faut réidentifier les souches d’intérêt, les remettre en culture, définir des itinéraires techniques pertinents, les valider et à la suite de cela seulement, on peut les démultiplier et permettre éventuellement à un agriculteur de les mettre en production chez lui.
Pour la tubéreuse, on avait vraiment totalement perdu le savoir-faire lié à sa culture, abandonnée depuis les années 1970. On avait aussi perdu les souches qu’il a fallu démultiplier en partant d’un stock vraiment anecdotique de bulbes. Il a fallu dix ans pour avoir un stock suffisant qui permette une vraie production industrielle.
Pourquoi sa culture avait-elle été ainsi abandonnée ?
À une époque, on recherchait plus le prix que la qualité, on préférait acheter moins cher à l’étranger… Cela a scellé le sort des productions locales.
Les producteurs de plantes à parfum étaient entièrement dépendants de l’industrie locale. Et cela les mettait dans une attitude où le collectif n’était justement pas la solution puisque c’était la foire aux moins-disants : celui qui acceptait de rabattre de 10 centimes le prix de sa fleur, obtenait le marché pour l’année.
Quelles autres voies de diversification prévoyez-vous ?
Nous allons cultiver des plantes qui n’appartiennent pas à la tradition locale. Par exemple, l’industrie travaille en ce moment sur des solutions d’extraction alternatives à l’hexane (un produit chimique neurotoxique dérivé du pétrole couramment utilisé, NDLR). Certaines, en cours d’expérimentation, permettraient de faire parler des "plantes muettes" comme la pivoine, le muguet ou le lilas qui dégagent une forte odeur mais qu’on ne sait pas capturer, l’hexane ne l’a jamais permis, l’enfleurage ne l’a jamais permis. On en est vraiment au tout début, mais il pourrait y avoir de nouveaux débouchés pour les producteurs si de nouvelles plantes avaient un intérêt en parfumerie.
L’industrie cosmétique et l’industrie alimentaire s’intéressent de plus en plus à nos productions, notamment aux hydrolats de plantes comme la rose ou le géranium rosa. Ce pourrait être des débouchés intéressants.
En même temps que l’inauguration du Fablab, vous avez fêté les 20 ans de l’association. Sa création et son combat étaient-ils une question de vie ou de mort pour la filière ?
S’il n’y avait pas eu cette dynamique au sein du collectif, la plante à parfum aurait disparu en Pays de Grasse. À un moment donné, il a fallu qu’il y ait une sorte de réveil des consciences pour que ce métier soit maintenu et ses productions avec. Cela est parti de l’initiative de deux jeunes agriculteurs qui ont hérité de domaines familiaux.
Une fois la prise de conscience faite, il a fallu développer une stratégie de reconquête et de reconstruction de la filière. Au sein de Fleurs d’Exception, nous comptons 40 exploitants agricoles soit 24 exploitations agricoles, dont 16 qui ont été créées de toutes pièces, 8 qui existaient déjà et qui ont agrandi leur surface en plantes à parfum ou réorienté leur activité vers la plante à parfum.
Nous veillons à écarter tout projet d’investisseur qui saisirait cette opportunité, parce qu’elle est porteuse pour l’instant.
Nous veillons également à ce que la demande soit satisfaite, pour qu’industriels ou marques n’aillent pas voir ailleurs ; mais aussi à ce que l’offre ne se mette pas à dépasser la demande sous peine de nous retrouver dans le cas de la lavandiculture qui fait face à une chute des cours due à une surproduction qui est phénoménale. C’est dramatique. C’est une filière qui s’est développée de façon totalement anarchique.
Vous êtes donc aujourd’hui davantage écoutés ?
Le discours de l’industrie a vraiment commencé à changer. L’intérêt, le discours des marques aussi. Nous sommes conviés dans toutes les instances agricoles ou économiques, par tous nos partenaires institutionnels ou techniques, à participer aux grandes décisions du territoire. Nous avons acquis une vraie légitimité. J’en veux pour preuve, le jour de l’inauguration, la présence des préfet, sous-préfet, représentant de la Région, du Département, de la Communauté d’agglomération du Pays de Grasse, de la Ville de Mouans-Sartoux.
Toutes les instances nous ont soutenues, financièrement ou non, dans ce projet de Maison des Producteurs qui a coûté 800 000 euros. Nous avons également eu recours à un emprunt. Nous avons reçu 354 000 euros de l’État dans le cadre de la labellisation Manufacture de Proximité, une subvention d’investissement de la Région Sud, des matériaux biosourcés du Département des Alpes-Maritimes au travers du Green Deal.