D’où vous vient votre passion pour le bridge ?
J’ai commencé le bridge en fac d’histoire, mais à l’époque je n’ai guère persévéré ; mon mari n’était pas un grand fan, or ce jeu de cartes se pratique par équipes de deux. Sans compter qu’à l’âge de 28 ans, mon père m’a confié les rênes de Sermat, une société de dix personnes en charge du SAV des chariots élévateurs qu’il commercialisait. Dès lors, je n’ai plus levé le nez de la direction de l’entreprise que j’ai rachetée en 1985 et rebaptisée Manuloc. J’ai attendu 2022 pour pousser la porte d’un club à Metz et me voilà classée deuxième série carreau, un bon niveau régional. Je participe en moyenne à deux tournois par semaine. L’an dernier, avec une partenaire, nous avons concouru au Festival international de bridge de La Baule (Loire-Atlantique). C’était impressionnant. Les trois arbitres courraient dans tous les sens, appelés à droite et à gauche par des compétiteurs terriblement tendus. Ce sport cérébral requiert en effet une concentration extrême : à chaque partie, il faut reconstituer mentalement la main de l’adversaire à partir des 52 cartes. Mais j’adore les jeux de réflexion, d’anticipation, de déduction. La seule difficulté, c’est qu’on ne peut jamais être 100 % satisfaite d’une partie. Certains joueurs disent que le synonyme de bridge, c’est frustration !
En quoi ce sport cérébral vous est-il utile au quotidien ?
Au bridge, on prend le temps d’analyser, c’est une gymnastique de l’esprit qui colle parfaitement aux qualités que doit avoir un manager. Ce loisir m’aide également à prendre du recul vis-à-vis de Manuloc. J’ai cédé dernièrement mes titres à mes fils Matthieu et Thomas, très investis dans le groupe. Ce n’est pas un exercice simple, car j’ai consacré un demi-siècle de ma vie à l’entreprise. Piloter un distributeur de matériels de manutention, le faire grandir de 10 à 1 100 salariés (avec un chiffre d’affaires de 430 millions d’euros en 2023, NDLR), c’est une préoccupation continue : on y pense de jour comme de nuit, en week-end ou encore en vacances. En tant que présidente, je continue cependant à apporter ma vision ou encore mon poids dans les négociations. C’est ainsi que nous avons pu signer le 22 mai dernier le rachat d’une société de location financière, Axialease. Avec cette opération, Manuloc franchit un nouveau cap et élargit son périmètre d’activité au leasing de panneaux photovoltaïques, d’ombrières solaires et de batteries de stockage stationnaires.
Le bridge n’a pas été votre seule passion…
Effectivement. Le sport qui m’a apporté le plus dans les affaires, c’est sans conteste le tennis. Je l’ai pratiqué en compétition jusqu’à l’âge de 20 ans, avec un classement de 15/4.
"Dans l’entreprise, j’ai vécu deux retournements de situation fabuleux que je dois en partie à mon instinct aiguisé par la pratique du tennis"
Sur les courts, il faut vouloir gagner tout le temps, être capable d’apprendre et de savoir encaisser les défaites. On y comprend aussi qu’un match n’est jamais fini tant que la dernière balle n’a pas été jouée. Dans l’entreprise, j’ai vécu deux retournements de situation fabuleux que je dois en partie à mon instinct aiguisé par la pratique du tennis. Alors que les négociations pour le rachat d’une société semblaient compromises, un mot dans la discussion m’a fait prendre conscience que l’affaire, qu’on croyait perdue, restait jouable.
Au fond, n’avez-vous pas toujours été une compétitrice dans l’âme ?
Quelque que soit le sport, s’il n’y a pas un classement, ça perd de son sel ! J’ai également pratiqué le golf, avec mon mari et mes fils. Ce sport m’a moins passionné que le tennis et le bridge, mais j’ai tout de même atteint un handicap de 12. C’était notre activité familiale. J’étais d’ailleurs encore vice-présidente du golf club de Metz Chérisey il y a deux ans. Il se trouve que ce sport est souvent associé au monde des affaires, mais personnellement, je le voyais avant tout comme un loisir. Comme je ne peux le cacher, je suis une femme et les femmes sont beaucoup moins concernées par ces réseaux très masculins. Cela ne m’a pas empêché de mener à bien mon entreprise, à la force du poignet. Dans les affaires, être une dirigeante a d’autres avantages, par exemple celui de marquer davantage les esprits, ce qui est un atout dans une activité commerciale.
D’où vous vient cet appétit pour le sport ?
Mon père était un grand amateur de sport. J’ai hérité de sa passion du tennis et toute ma vie, j'ai baigné dans l’univers du golf club de Metz Cherisey dont il a été un membre fondateur en 1963. On peut dire qu’il aura beaucoup compté dans ma vie, puisque je lui dois aussi l’entreprise. Simplement, lorsque j’observe les jeunes dirigeantes de belles PME ou ETI lorraines, je regrette que, comme pour moi, le pouvoir leur échoie par leurs pères. La promotion hiérarchique de femmes à de tels niveaux n’existe pas.