Il faut s’engager sur un rond-point donnant accès à une bretelle d’autoroute et à un petit chemin, peu emprunté, pour entrer dans la forêt de Haye, à l’ouest de Nancy. Là, s’entassent des déchets : bois, plâtres et matériaux divers. Une déchetterie à ciel ouvert, sauvage, sans aucun contrôle. L’emplacement de ce lieu n’est plus un secret parmi les professionnels du bâtiment. Et si beaucoup se défendent d’y avoir recours, d’autres le confesse, toujours sous couvert d’anonymat : "Je comprends que les collègues fassent ça, il y en de plus en plus", indique un dirigeant du BTP travaillant en Meurthe-et-Moselle, assurant que pour sa part, son entreprise a recours aux services des gens du voyage pour évacuer des déchets, notamment métalliques : "Ils sont très efficaces pour les matériaux. Et vu le prix du cuivre en ce moment, ça ne m’étonne pas". Partout dans le Grand Est, ce genre de déchetteries sauvages a refait surface, à l’occasion d’une crise inédite : l’arrêt de la collecte de deux types de déchets, soit le bois et les déchets de démolition, assurée jusqu’ici par un éco-organisme, Valobat.
La REP ou le principe du "pollueur-payeur"
Retour en arrière. Instituée par le législateur dans le cadre de la loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, la loi Agec, la responsabilité élargie du producteur, ou REP, pose le principe du "pollueur-payeur". Concrètement, l’idée est de faire contribuer les producteurs de matériaux pouvant générer des déchets pour bâtir une filière de collecte puis de recyclage, afin de favoriser le réemploi des matériaux. Dans l’univers du BTP, l’adoption n’a pas été fluide : les services de l’État estiment que le BTP produit chaque année en France plus de 230 millions de tonnes de déchets par an, dont 49 % proviennent de la démolition, 38 % de la réhabilitation et 13 % de la construction neuve.
10 millions de tonnes de déchets du BTP chaque année
Dans le Grand Est, l’équipe de Climaxion, organisme porté par l’Ademe et la Région Grand Est, s’accorde à dire que les entreprises du BTP régionales produisent chaque année plus de 10 millions de tonnes de déchets. Et pour traiter un gisement aussi massif, les financements recherchés sont nécessairement élevés. Entré en vigueur en 2022, le principe de la REP pour le bâtiment ou PMCB, pour produits et matériaux de construction du bâtiment, a été mis en place le 1er mai 2023. Quatre éco-organismes ont été mis sur pied pour collecter les déchets et leur trouver un exutoire : Ecomaison, Valdelia, Ecominéro et Valobat.
Une éco-contribution sur chaque facture
"Nous étions très favorables à cette mesure", lance le président de la fédération du BTP de Moselle, Pierre Schaeffer. "Nous avons reçu à la fédération tous les représentants des éco-organismes, nous avons cherché à leur faciliter le travail pour que nos adhérents ne soient pas pénalisés." Concrètement, à chaque fois qu’une entreprise du BTP ou un artisan achète une plaque de plâtre ou un matériau susceptible de finir en déchet, la facture porte la mention d’une éco-contribution, prélevée pour prendre en charge la fin de vie du matériau. Et lorsque les matériaux issus d’une démolition sont amenés en points de collecte, l’éco-organisme doit les prendre en charge gratuitement.
Payer pour un service
"Cette éco-contribution a explosé", s’énerve Alban Vibrac, dirigeant de la menuiserie Vibrac à Velaine-en-Haye. Réalisant un peu plus de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires, le dirigeant s’acquitte de 12 000 € d’éco-contribution. "Le tarif a été multiplié par trois, quatre, voire cinq pour certains éco-organismes", souligne Alban Vibrac, en précisant : "Moi, je veux bien payer, mais en face, il faut un service. Là, il n’y a rien. Actuellement, pour évacuer mes déchets, je paye deux fois puisque nous repassons par les circuits classiques".
Trouver des exutoires aux déchets qui s’entassent
C’est à l’été 2025 que tout a déraillé. Annick Laurent, la directrice du syndicat mixte Evodia, dans les Vosges, se souvient : "Nous avons été prévenus par un simple e-mail, en plein mois d’août". Fin de la collecte des menuiseries, des laines isolantes et du plâtre. Pour la structure qui collecte 180 000 tonnes de déchets, dont 3 000 tonnes de déchets des professionnels grâce à un budget de 32 millions d’euros apportés par les collectivités vosgiennes et 25 salariés, c’est un coup de massue. "Nous sommes pourtant liés par un contrat avec Valobat", insiste Annick Laurent. Dans l’urgence, l’équipe d’Evodia passe des marchés pour trouver un exutoire aux déchets qui menacent de s’entasser sur les 38 déchetteries gérées par le syndicat mixte. "Nous nous sommes substitués à eux", précise Annick Laurent. Coût de l’opération : 85 000 € pour le quatrième trimestre 2025 et 340 000 € pour l’année 2026. "Pour le plâtre, les volumes sont plus importants, et les coûts pourraient être bien supérieurs, soit 1,5 million d’euros", précise la directrice.
Valobat annonce des mesures
L’emploi du conditionnel est de rigueur, car sous la pression des élus locaux, les dirigeants de Valobat ont fait savoir par communiqué, fin septembre, que la collecte du plâtre allait continuer, après avoir annoncé le contraire au mois d’août. Peu loquaces sur la situation au sein de leur éco-organisme, les dirigeants de Valobat renvoient à de "grandes annonces". Localement, le délégué régional de l’éco-organisme, Grégory Antoine, préfère botter en touche.
"Actuellement, la situation est assez opaque, c’est difficile de savoir ce qui se passe chez eux", constate aussi Arnaud Tisserand, le président de la Fédération du BTP de Meurthe-et-Moselle. Pour celui qui est aussi le dirigeant de Lagarde Mergnani, à Maxéville, la seule sortie de crise possible est la reprise du service, et la multiplication des points de collecte : "Payer pour un service qui n’existe pas, c’est insupportable pour les dirigeants du bâtiment, surtout dans un contexte de crise", insiste le président.
Dépasser par les tonnages collectés
Le secrétaire de la Fédération du BTP de Moselle, Samuel Lorin rappelle un élément du dossier : "Les volumes collectés ont, très vite, été très importants". C’est le point sur lequel insiste la communication de Valobat : "Au premier semestre 2025, la dynamique de la filière nous a permis de collecter 136 000 tonnes de plâtre, soit cinq fois plus qu’au premier semestre 2024 et un volume supérieur de 40 % aux prévisions de la filière". Une croissance qui a nécessité de prendre des "mesures de régulation". Comprendre : cesser la collecte des déchets pour lesquels trouver un exutoire était compliqué.
Autour d’Ecominéro, une filière qui se structure
A contrario, certains éco-organismes semblent réussir à trouver leur rythme de croisière, malgré l’afflux des déchets. Ainsi, Ecominéro, chargé de la collecte des déchets minéraux et piloté par Cédric Wirtz dans le Grand Est, revendique fièrement avoir collecté 763 232 tonnes, grâce à un réseau de 96 points de reprise en région Grand Est. "La région est très bon élève de la collecte des déchets minéraux", assure Cédric Wirtz. En chiffres : une progression de 128 % en un an, et un taux de 92 % des déchets inertes collectés qui ont été recyclés, bien au-delà de l’objectif initial de 35 %. Dans la région Grand Est, le département du Bas-Rhin se détache nettement dans les données rassemblées par Ecominéro : ce seul département concentre près de 60 % des tonnages collectés, avec plus de 447 000 tonnes.
Avancer vers l’économie circulaire
Une situation qui s’explique par le nombre de chantiers menés à Strasbourg, et notamment des programmes liés à l’Agence nationale pour la rénovation urbaine : "Plus il y a des démolitions, plus il y a des déchets à recycler", résume Cédric Wirtz. Le responsable régional d’Ecominéro dans le Grand Est reconnaît cependant l’existence de zones blanches, notamment dans les Ardennes, où seuls deux points de collectes font figure de maillage pour ce département. Outre la densification du réseau de collecte, la recherche d’applications est aussi un défi. "Capter les déchets, c’est une chose, mais le but est de pouvoir les transformer en une nouvelle matière", fixe Cédric Wirtz. Béton prêt à l’emploi, sous-couche routière, le responsable régional veut désormais avancer vers une "économie circulaire". Et éviter à tout prix que des déchets souillent l’environnement.