En tant que dirigeante, quand avez-vous entendu parler de santé mentale pour la première fois ?
J’en ai entendu parler pour la première fois il y a quelques années. Plusieurs coachs membres du réseau Femmes & Challenges (fondé par Léa Lassarat en 2017, NDLR) s’étaient reconverties après un burn-out. Elles évoquaient ce thème de la santé mentale, mais je n’y prêtais pas vraiment attention à ce moment-là. J’associais le burn-out à un problème mêlant vie professionnelle et vie personnelle. Je faisais des raccourcis un peu rapides.
Et puis, il y a deux ou trois ans environ, j’ai vu des personnes de mon entourage aller vraiment mal. Je ne m’y attendais pas. J’ai entendu des témoignages de pairs. Le thème de la santé mentale a commencé à davantage résonner en moi.
Vous êtes multi fondatrice d'hôtels-restaurants, et avez, entre autres, été présidente de la CCI Seine Estuaire de 2016 à 2021. Avez-vous vous-même été sujette à un burn-out ?
Je n’ai jamais été en burn-out, mais j’ai été fatiguée lors de ma dernière ouverture de restaurant, La Grande École, au Havre. Plus qu’habituellement. J’ai toujours été une personne hyperactive, avec plein de projets. Cette fatigue et plusieurs petits signaux m’ont fait prendre conscience qu’il fallait que je fasse attention à ma santé.
Depuis ce moment-là, j’ai pris la décision de faire un check-up santé tous les 18 mois dans une clinique à Paris. C’est un investissement, mais cela me permet de regrouper tous mes rendez-vous dans la même journée et d’obtenir des conseils de médecins. Ça me fait du bien.
À quel point les dirigeants se saisissent-ils de sujets de santé mentale ?
Je constate que le sujet de la santé mentale est plus facile à aborder pour les femmes que pour les hommes. Ils sont davantage imprégnés des injonctions à être forts, à aller bien. Ne pas être en forme est moins bien perçu par la société. Il faut oser le dire. J’ai été touchée par ce que m’ont partagé d’autres dirigeants sur ce sujet. Il faut pouvoir être à l’écoute et aider des gens s’ils en ont besoin.
Quels sont les freins qui empêchent les dirigeants de dire ce qui ne va pas ?
On se dit qu’on n’a pas le droit d’aller moins bien. Ce n’est pas possible vis-à-vis de l’image que l’on renvoie, face aux remarques de notre entourage qui nous dit "comment fais-tu pour gérer autant de choses ?".
"Le burn-out, de ce que j’ai pu voir, est très difficile à expliquer."
Je me souviens cependant d’une conférence dans un club de chefs d’entreprise il y a quelques années. Il y avait surtout des hommes. L’intervenant animait une discussion sur le thème de la santé du dirigeant. Il avait, à un moment, évoqué la santé mentale. Je pense que cela a provoqué un déclic chez plusieurs d’entre nous. Tous ces déclics sont importants. Le burn-out, de ce que j’ai pu voir, est très difficile à expliquer. Il donne le sentiment de ne plus être du tout en maîtrise. Les leaders ont l’habitude de porter beaucoup de choses seuls, sans montrer ce qui ne va pas.
Comment faire ? Faut-il changer le regard que nous portons sur les leaders, et apprendre à accueillir cette parole ?
Il faut en parler. Plus il y aura d’articles dans la presse, plus les dirigeants vont se saisir du sujet. Surtout dans la presse spécialisée, professionnelle. Un article dans Marie Claire ne résonne pas de la même manière chez moi que dans un journal pour les dirigeants. En cela, les témoignages sont très précieux. Je crois beaucoup mes pairs. Leur parole a plus de poids que lorsqu'un médecin intervient sur le sujet.
Passer par un suivi médical du corps est aussi une bonne manière de rester attentif à sa santé mentale, au milieu de nos vies chargées. Je suis une maman qui répète à ses enfants de prendre leurs rendez-vous de médecin, mais je ne le fais pas moi-même !
"Se confier sur sa santé mentale avec ses amis n’est pas forcément évident."
Quels sont les conseils et solutions que vous aimeriez partager ?
Faire partie d’un réseau est essentiel. Pas seulement un réseau business, mais un réseau d’échange. Se confier sur sa santé mentale avec ses amis n’est pas forcément évident. L’entourage qui nous connaît de longue date peut avoir une image de nous comme d’un Warrior ou d’une "Wonder Woman". Ils ne comprennent pas forcément ce qui nous arrive.
Une autre chose, c’est de prendre des moments pour soi. Depuis que j’ai 50 ans, je m’autorise à faire des déjeuners avec mes copines. Je ne l’avais jamais fait de ma vie, avant ! J’ai commencé ma carrière dans l’entreprise de mes parents, puis j’ai monté mes hôtels-restaurants, j’ai eu mes 3 enfants. J’ai toujours bossé comme une folle, en voyageant à l’étranger très régulièrement. Aujourd’hui, je mesure l’importance de ces moments à soi. C’est, par exemple, aller dans ma maison à l’étranger, qui est mon lieu refuge. Ou mettre du rap à fond dans ma voiture et hurler dessus… Ça fait du bien !
Ces témoignages sur le burn-out vous ont-ils rendue plus attentive aux signaux de fatigue de vos collaborateurs ?
Maintenant que je sais ce que c’est, je suis effectivement plus attentive. J’ai toujours fait attention, mais plus l’entreprise grossit, moins on peut avoir des contacts privilégiés avec ses collaborateurs.
J’ai abordé le sujet avec quelques personnes de mon équipe que je sentais fragiles, mais pas de manière collective. Je ne veux pas prétendre être exemplaire sur ce sujet. C’est un sujet très délicat. Le problème aussi, c’est quand le sujet est très investi, dans de grandes boîtes par exemple, mais de manière un peu artificielle.
"Ma happiness officer m’alerte quand certains salariés n’ont pas l’air en forme."
Pour autant, j’ai pris le parti de recruter il y a trois ans une happiness officer, dont le rôle est de prendre soin de chacun. Lorsque j’ai ouvert La Grande École, j’ai embauché 50 personnes d’un coup. Je savais que je ne pourrai pas être aussi présente que d’habitude auprès de mes équipes. La happiness officer s’occupe de l’intégration et du départ des salariés, elle organise les soirées du personnel. Son rôle lui permet de déceler certains signaux. C’est elle qui m’alerte : "tiens tu devrais aller voir untel, il n’a pas l’air en forme". Son poste représente un investissement, mais cela vaut le coup.