Quel sens prend, dans votre parcours, ce trophée du manager expérimenté de l’année décerné par l’association H’up ?
Un sens très fort et très particulier. Parce qu’il y a encore un an, je n’aurais pas pu candidater. Je n’avais jamais déclaré mon handicap. Je suis atteint d’une maladie respiratoire génétique et rare. J’ai fait ma démarche de RQTH (reconnaissance de travailleur handicapé) tardivement. Je ne pouvais pas continuer à conseiller aux gens de s’engager dans la démarche et ne pas l’avoir faite moi-même. J’ai donc pris le risque de ne plus jamais pouvoir bénéficier d’un crédit immobilier, ou que les banquiers qui me suivent jusqu’à aujourd’hui avec mon entreprise, Cflou (NDLR : 15 salariés, 2,3 millions d’euros de CA), me tournent le dos demain (en raison du risque de problèmes de santé, NDLR). Ce trophée a du sens, car c’est une reconnaissance de mon parcours. De la façon dont j’ai grandi, dans la douleur, qui a aussi forgé en moi une résilience énorme, ce qui est essentiel quand on est entrepreneur.
Quel a été l’élément déclencheur qui vous a mené à créer Cflou en 2012 ?
Depuis l’âge de 18 ans, je savais qu’un jour je serai un entrepreneur. J’avais ça en moi. Mais plusieurs événements y ont concouru. D’un côté mon beau-père était malvoyant, et je me demandais comment l’aider. J’avais envie d’améliorer la vie des gens, c’était mon feu sacré. Créer ma boîte, ça a aussi été le meilleur moyen que j’ai trouvé pour me sortir de la dépression que je traversais à l’époque. Ça a été mon meilleur remède. J’ai lancé le premier site internet en France d’équipements pour non voyants et mal voyants, avec des montres parlantes, des loupes grossissantes, liseuses de documents… Des objets de la vie quotidienne. Puis nous nous sommes étendus au marché B to B, en proposant des aménagements de poste.
"Le taux de chômage des porteurs de handicap visuel est de 70 %. C’est le handicap le plus discriminant, devant la surdité"
Nous avons aménagé plus de 500 postes de travail à l’heure actuelle. Et aujourd’hui, nous intervenons pour la SNCF, TotalÉnergies, Vinci, Bouygues, Bayer, des banques, des assureurs… Pour 4 000 euros en moyenne, on peut aménager un poste. Le coût, il faut le savoir, est financé en grande partie par l’Agefiph (NDLR : l’Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées) et le Fiphfp (Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique) qui sont les récoltants de la taxe handicap.
Dans quel cas fait-on appel à Cflou ?
Nous travaillons avec les médecins du travail et les référents handicap. Notre intervention permet de conserver les gens en poste après un accident de la vie ou une maladie dégénérative. À la SNCF par exemple, nous avons permis à un contrôleur qualité de garder son poste grâce à un aménagement efficace et aux nouvelles technologies.
La solution de facilité aurait été de le placer derrière un ordinateur mais à 60 ans, il était réfractaire à l’informatique. Le collaborateur et l’entreprise ont joué le jeu, et ça a fonctionné.
"Au début, le handicap peut être déroutant ou énergivore mais les gens se dépassent, c’est d’une force incroyable pour tout le monde"
Les choses avancent. Mais lentement. Même si l’obligation légale d’employer au moins 6 % de travailleurs handicapés fait évoluer les choses, le taux de chômage des porteurs de handicap visuel est de 70 %. C’est le handicap le plus discriminant, devant la surdité (33 %). Il est de 14 % tous handicaps confondus.
Pourtant, le handicap, c’est un vivier pour l’entreprise. Au début, le handicap peut être déroutant ou énergivore mais les gens se dépassent, c’est d’une force incroyable pour tout le monde.
Vous avez également développé un simulateur de déficience visuelle ?
Oui, l’idée est venue quand nous avons aménagé le poste d’une personne en télétravail. La salariée était comptable et s’est rapidement retrouvée en conflit avec ses collègues, sa hiérarchie, pour des problèmes de virgules mal placées. J’ai compris que mon métier était aussi de changer des mentalités de l’entourage. Depuis deux ans, nous louons et commercialisons aussi un simulateur de déficience visuelle en réalité augmentée, avec lequel nous menons également des actions de sensibilisation. Parce que si tout le monde sait ce que c’est que d’avoir mal au dos, personne ne sait ce que c’est que d’être mal voyant.
En parallèle de Cflou, quelles envies professionnelles vous portent ?
Il y a des petites choses. Là je viens de créer une page sur les réseaux sociaux, "Patron sans filtre", où je communique sous forme de citations. J’y partage ma vie de patron. Je suis assez brut de fonderie ! Mais surtout, dans quelques années, quand ma boîte m’en laissera le temps, j’aimerais consacrer une partie de mon temps à soutenir et accompagner d’autres entrepreneurs.