En 2022, le groupe américain Eastman (14 000 salariés) annonçait qu’il allait construire en 202 la plus grande usine au monde de recyclage plastique à Port-Jérôme-sur-Seine, près du Havre, en investissant 1 milliard d’euros et en créant 350 emplois directs et 1 500 indirects. Où en est ce projet d’usine ?
Tout d’abord, il est important de souligner qu’Eastman reste fermement engagé dans son projet d’usine de recyclage moléculaire des plastiques en Normandie. Sur le plan administratif et technique, l’avancée du processus est conforme au calendrier initialement envisagé. Début novembre, nous avons obtenu l’ensemble des autorisations préfectorales nécessaires pour lancer la construction et l’exploitation de l’usine (arrêté préfectoral d’autorisation environnementale pour l’exploitation de l’usine, permis de construire et permis d’exploitation, NDLR).
La construction est donc prête à démarrer, mais avant de pouvoir la lancer nous avons besoin de sécuriser et signer des contrats de long terme avec nos futurs clients pour la matière recyclée qui sera produite par l’usine. Actuellement, nous concentrons nos efforts sur cette étape incontournable. Cela prend plus de temps que prévu.
Le risque d’un feu vert européen aux importations de matières plastiques recyclées remet-il en cause votre projet ?
En effet, en mars 2024, dans le cadre de la révision de sa directive sur les emballages et déchets d’emballage, l’Union européenne a autorisé l’importation de plastiques recyclés provenant de pays tiers. Il s’agit de répondre aux objectifs de réincorporation de matière plastique recyclée dans nos emballages fixés par l’UE, dont 30 % pour les emballages PET d’ici à 2030, et 50 à 65 % d’ici à 2040. Mais cela introduit un déséquilibre concurrentiel dans le marché européen de la matière recyclée.
Bien que la PPWR (législation sur les emballages à l’échelle européenne) introduise des "clauses miroirs" pour imposer des normes équivalentes aux plastiques recyclés importés, la définition et les conditions d’application de ces mesures ne devraient être déterminées pleinement qu’en 2026. L’ensemble de la filière du recyclage mécanique et chimique espère que les clauses miroirs seront efficaces mais, dans cette attente, cela crée une incertitude pour nos clients potentiels qui hésitent à signer des contrats de long terme avec nous, en attendant une clarification réglementaire avant de définir leurs politiques d’achats.
Au-delà des difficultés que cela représente pour nos contrats, l’ouverture à cette concurrence et l’absence de règles homogènes pour les plastiques importés menacent la compétitivité de la filière européenne, en mettant sous pression les prix du marché.
"Nous sommes convaincus que ce projet stratégique pour la France et l’Europe doit voir le jour"
L’asymétrie concurrentielle entre l’Europe et les pays tiers menace la viabilité économique de l’industrie du recyclage en Europe et le principe vertueux de l’économie circulaire, notamment le principe de proximité. D’autres projets d’investissements dans le recyclage des plastiques sont concernés par les mêmes enjeux, qu’il s’agisse de recyclage mécanique ou chimique.
À ce stade, ce risque identifié ne remet pas en cause notre projet. Notre engagement envers ce projet et ses bénéfices pour l’économie circulaire reste intact. Aujourd’hui, La question n’est pas de savoir "si" l’usine sera réalisée, mais bien "quand". Nous sommes convaincus que ce projet stratégique pour la France et l’Europe doit voir le jour et jouera un rôle clé dans la transition vers une économie circulaire.
Avez-vous ralenti sur le projet ?
La conséquence, aujourd’hui, c’est qu’Eastman a pris la décision de ralentir le projet, en particulier la phase de construction, tout en intensifiant le travail commercial et réglementaire. Il est pourtant totalement engagé et suit le calendrier initial en ce qui concerne les processus administratif et technique, mais nous ne prendrons pas de décision finale d’investissement tant qu’on n’aura pas sécurisé les engagements clients sur des volumes minimums pour assurer la pérennité de l’investissement.
C’est pourquoi nous continuons à travailler intensément avec nos partenaires commerciaux, pour sécuriser des contrats de long terme, et avec les pouvoirs publics, en proposant des solutions pour garantir un marché européen durable et équilibré pour le recyclage des plastiques.
La hausse des coûts est-elle aussi l’une des causes de votre réflexion sur la viabilité du projet ? À cause de cette hausse, le projet coûterait-il beaucoup plus cher ?
Nous faisons en effet face à une hausse des coûts liée à l’inflation mais aussi aux coûts de l’énergie, qui était l’un des meilleurs atouts de la France, avec une électricité compétitive et décarbonée. Cela rentre effectivement en compte dans le travail d’optimisation des coûts que nous continuons de mener.
Attendez-vous des garanties de l’État ou des collectivités ?
Nous sommes régulièrement en contact avec les pouvoirs publics au niveau national et local pour les informer sur nos enjeux et leur faire prendre conscience de l’ampleur du risque que représente cette ouverture aux importations pour toute la filière européenne du recyclage des plastiques mais aussi pour la viabilité d’une économie circulaire européenne robuste.
Nous sommes force de proposition auprès des pouvoirs publics pour créer les meilleures conditions de création d’un marché européen durable et robuste du recyclage des plastiques. Nous faisons partie d’un groupe de travail coordonné par l’administration du ministère de la Transition écologique (la Direction Générale de la Prévention des Risques, NDLR) sur le projet d’arrêté transverse à toutes les filières REP (intégration par le producteur du coût de prévention et de gestion des déchets dans le coût du produit, NDL), pour proposer des incitations financières à l’incorporation de matières recyclées fabriquées au sein de l’Union européenne.
"Tout l’enjeu sera d’aboutir à des réglementations suffisamment protectrices de notre industrie au niveau européen"
Nous sommes très reconnaissants du soutien et de l’écoute de l’État français, et nous saluons le travail effectué et la bonne volonté affichée des différents interlocuteurs avec qui nous échangeons.
Cependant, tout l’enjeu sera d’aboutir à des réglementations suffisamment protectrices de notre industrie au niveau européen. L’Union européenne doit prendre les mesures suffisantes d’ici à fin 2026 pour créer des conditions de marché qui permettent d’abord de recycler les déchets des Européens et de leur offrir les meilleures conditions sanitaires. Sinon, elle se retrouverait à importer du plastique recyclé provenant de pays extérieurs à l’Union européenne, dont la réincorporation dans des applications telles que le contact alimentaire n’est parfois même pas autorisé dans son pays d’origine, tout en devant incinérer ses propres déchets plastiques au lieu de les valoriser. Il s’agirait d’un non-sens écologique, sociétal, économique et sanitaire. Il n’y a pas d’économie circulaire qui vaille en dehors d’une vision locale.
Avez-vous un calendrier pour votre prise de décision de poursuivre le projet ou de le stopper ?
Nous serons en mesure de répondre à cette question une fois que nous aurons résolu l’incertitude citée plus haut, qui a des conséquences sur l’ensemble de la chaîne de valeurs européennes du recyclage des plastiques, et sécurisé nos contrats clients. Nous sommes prêts à démarrer la construction de l’usine dès maintenant. Mais dans l’attente d’une clarification réglementaire nous repoussons cette date.