Crédit Mutuel Alliance Fédérale vient de racheter la banque allemande OLB (7 400 salariés, 607 M€ de résultat net en 2024). Est-ce une stratégie visant à augmenter votre activité à l’international ou l’ambition de poser les fondations d’un acteur bancaire de dimension européenne ?
Nous sommes la 5e banque française, la plus française des banques de l’Hexagone, et la 9e banque européenne. Nous avons inventé le modèle de la bancassurance en France qui est devenue la norme. La bancassurance existe peu en Europe. Pourtant, comme chez nous, le besoin existe chez nos voisins européens. C’est pourquoi notre plan stratégique doit nous permettre de nous y développer sur nos deux métiers : la banque et l’assurance. L’Allemagne est notre deuxième marché domestique, où nous réalisons 10 % de nos revenus, grâce à notre filiale Targobank. Avec l’acquisition d’OLB, nous gagnerons 10 ans pour le développement de notre modèle outre-Rhin. Même si l’Allemagne souffre un peu, nous considérons que c’est le moteur économique de l’Europe. Je suis convaincu que l’Allemagne se relancera, notamment avec le plan d’investissement massif de 500 milliards d’euros du nouveau chancelier Friedrich Merz.
"Aujourd’hui, nous avons les moyens de réaliser d’autres opérations de croissance externe, si elles correspondent à notre plan stratégique"
En tant qu’entreprise mutualiste, nous avons le devoir de valoriser au mieux les fonds de nos sociétaires. D’abord en veillant à ce que nos activités fonctionnent bien, mais aussi en investissant pour générer demain de nouveaux résultats et de nouveaux fonds propres. Aujourd’hui, nous avons les moyens de réaliser d’autres opérations de croissance externe, si elles correspondent à notre plan stratégique et à cette volonté de renforcer notre position en Europe. Après, c’est aussi une question de prix.
Pour OLB, vous avez injecté entre 1,5 et 2 milliards d’euros dans l’opération…
Avec notre direction générale et nos administrateurs, nous étions tous d’accord sur l’intérêt de l’opération. Après, il fallait tomber d’accord avec les vendeurs sur le prix. Et nous sommes tombés d’accord parce que je pense que la proposition que nous avons faite était raisonnable et qu’eux aussi ont été raisonnables.
Comment voyez-vous la banque de demain ?
On ne sait jamais écrire complètement le futur. Par contre, nous pouvons appréhender ce que nous voulons faire. Aujourd’hui, il y a un débat entre la banque physique et la banque digitale. Notre réponse avec Éric Petitgand, notre directeur général, c’est que nous devons rester une banque physique et offrir le meilleur du digital. Les points de vente sont des lieux de contact et de services multicanaux. Concrètement, le chargé de clientèle qui est dans l’agence communique avec son client physiquement, par téléphone, par mail, par visio-conférence et par les réseaux sociaux. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, nous lui mettons de plus en plus d’outils à sa disposition qui lui permettent de mieux préparer un rendez-vous client, par exemple, et d’avoir une base d’informations riches pour optimiser la relation avec le client. La fermeture d’un point de vente ne peut donc pas être un objectif en soi. Notre objectif, c’est la qualité de vie au travail, l’efficacité, et l’excellence du service pour le client et sociétaire.
Vous attendez-vous à l’émergence de nouveaux acteurs dans le secteur bancaire notamment par le biais des cryptomonnaies ?
Il y a déjà un nombre d’acteurs incroyables en France. Nous sentons leur présence mais, pour nous, ce ne sont pas des acteurs déterminants par rapport aux six grands groupes bancaires français. Par rapport aux cryptomonnaies, nous sommes très réservés. Notre mission est de protéger l’épargne de nos sociétaires clients et de financer l’économie réelle. Les risques que présentent les crypto-actifs et leur usage pour des activités illicites vont à l’encontre de nos valeurs. Crédit Mutuel Alliance Fédérale, comme toutes les banques, évolue dans un univers hyper régulé et supervisé de très près. La supervision est de plus en plus contraignante. Si la Banque centrale européenne se préoccupe beaucoup de la solidité des banques, il se passe autre chose à côté. Les banques américaines sont de moins en moins supervisées et le seront encore moins dans le futur.
Est-ce une voie à suivre ? Faut-il déréguler les banques européennes ?
Non, mon propos ne vise surtout pas à prôner la dérégulation. La régulation en Europe est une protection pour le système bancaire européen. Face aux stress test (tests de résistance bancaire, NDLR) imposés par la BCE, avec des conditions incroyables, nous allons démontrer une fois de plus que nous allons résister. Mais faut-il continuer à régulièrement nous rajouter des couches de supervision ? Aujourd’hui, il y en a assez, tout simplement, et ce sont des milliards d’euros qui sont gelés en garantie de fonds propres. Soit autant de fonds propres que nous ne pouvons pas utiliser pour financer l’économie.
Deux ans après son lancement, quel bilan tirez-vous de la mise en place du dividende sociétal, cette stratégie visant à financer des projets permettant de lutter contre le réchauffement climatique ou les inégalités sociales ?
Chaque année, nous affectons 15 % de notre résultat net consolidé au dividende sociétal. Comme nous avons dégagé un peu plus de 4 milliards de résultat en 2024, nous affectons 619 millions d’euros pour 2025 au dividende sociétal, répartis autour de trois piliers. D’abord, l’investissement dans des entreprises très innovantes sur le plan environnemental, sur le plan technologique et sur le plan sociétal. Nous savons que le retour sur investissement financier sera faible, voire inexistant, ou en tout cas pas avant 10 ans.
"Nous proposons un prêt sans intérêts aux étudiants pour supprimer les freins à l’accès aux études supérieures"
Ensuite, nous menons des actions toutes très concrètes vis-à-vis de nos clients, qui nous coûtent de l’argent, et qui sont très disruptives par rapport au marché : nous permettons aux personnes malades de pouvoir acheter leur résidence principale en supprimant le questionnaire de santé pour l’assurance emprunteur obligatoire d’un prêt immobilier ; nous proposons aussi un prêt sans intérêts aux étudiants pour supprimer les freins à l’accès aux études supérieures. Enfin, l’an dernier, nous avons soutenu à hauteur de plus de 80 millions d’euros des associations locales comme nationales, ce qui nous place comme un des tout premiers mécènes, si ce n’est le premier mécène de France.
Vous avez aussi investi dans des projets étonnants…Renaissance Fusion, une entreprise qui fait de la fusion nucléaire, par exemple. Une source d’énergie théoriquement quasi intarissable, si cela fonctionne. Mais nous prenons le risque, puisque nous ne cherchons pas à avoir un retour financier. Nous avons aussi une centrale expérimentale qui fonctionne à l’énergie osmotique, l’énergie qui se dégage de la rencontre entre l’eau douce et l’eau salée, conçue par Sweetch Energy. Nous sommes en train de financer ce projet, situé dans le delta du Rhône. Cela marche très bien en laboratoire, l’entreprise a besoin de fonds propres pour pouvoir faire de la pré-expérimentation, et donc, nous y allons. Si c’est positif, nous aurons vraiment une contribution majeure à la transition énergétique. Après, nous avons aussi fait d’autres investissements dans le cadre du dividende sociétal, qui sont un peu moins risqués. Quand on achète la forêt de Dambach, nous n’avons aucun retour sur investissement prévu. Normalement, quand on investit dans une forêt, le retour sur investissement est de l’ordre de 3 % par an. Si nous avons moins de 1 %, ça nous suffira.
Êtes-vous beaucoup sollicités depuis que le dividende sociétal est en place ?
Oui et nous avons un taux de sélection très élevé. Parce qu’il y a des projets qui ne sont pas suffisamment élaborés pour pouvoir être financés… Donc nous sélectionnons, autour d’axes comme mieux produire, mieux consommer, protéger l’environnement, la biodiversité, ainsi que sur le transport. Nous avons par exemple financé, et nous allons en financer d’autres, des cargos à voile, portés par la société Towt, basée au Havre. Nous sommes au capital avec notre fond sur le dividende sociétal et par ailleurs, notre filiale le CIC, finance également directement les bateaux. Aujourd’hui, nous sommes à 21 investissements réalisés grâce à notre fonds révolution environnementale et sociétale.
Quelle est votre stratégie avec le groupe de presse Ebra ?
Pour les neuf titres du groupe Ebra (DNA, L’Est républicain, Le Républicain lorrain, NDLR), notre souhait est de livrer une information régionale de qualité. Je ne tiens pas la plume des journalistes et je n’ai absolument pas l’intention de la tenir. En tant que mutualiste, nous n’avons jamais souhaité en faire un outil d’influence. Par contre, ce qui m’intéresse, aussi comme lecteur quotidien de plusieurs titres du groupe, et en premier lieu des Dernières Nouvelles d’Alsace, c’est un journal de qualité, avec de l’information vérifiée. Après, nous avons un problème autour de l’équilibre financier du groupe de presse. Depuis que nous en sommes propriétaires, jamais nous n’avons atteint l’équilibre. Nous savons donc que nous allons devoir travailler à trouver l’équilibre. Une entreprise ne peut pas être éternellement déficitaire. Nous ne pouvons accepter d’aucune des filiales du groupe qu’elle soit perpétuellement déficitaire.
Quitte à s’en séparer un jour ?
Ce n’est pas à l’ordre du jour, et si ça devait arriver, nous sommes conscients de notre responsabilité.
Quel est l’état de vos relations avec le Crédit Mutuel Arkea ?
Le 3 mai 2023, les 19 fédérations de Crédit Mutuel ont signé un protocole d’accord pour un Crédit Mutuel uni et pluriel, pour nous concentrer sur l’essentiel : servir au mieux les intérêts de nos sociétaires et clients. Les résultats sont là. Pour l’ensemble du groupe, nos bénéfices dépassent 4,5 milliards d’euros en 2024. Sur les dix dernières années, ils sont en progression de plus de 50 %. C’est remarquable.
"Nous travaillons en bonne intelligence aujourd’hui"
Nous travaillons ensemble au sein de notre organe central, la Confédération Nationale du Crédit Mutuel, tout en permettant à chacun de préserver son autonomie stratégique.
J’échange très régulièrement avec Julien Carmona, le président de Crédit Mutuel Arkéa. Lorsque nous avons des annonces à faire, par exemple notre opération de croissance externe ou le récent plan stratégique de Crédit Mutuel Arkéa, nous nous informons en amont. C’est bien ainsi. La Confédération a son rôle prévu dans le code monétaire et financier, à savoir d’être l’organe central, le point d’entrée de la supervision de la Banque centrale européenne. C’est une mission que la Confédération exerce pleinement et à laquelle Crédit Mutuel Arkéa contribue, comme Crédit Mutuel Alliance Fédérale et comme les deux autres groupes régionaux, Crédit Mutuel Océan et Crédit Mutuel Maine-Anjou, Basse-Normandie. Nous travaillons en bonne intelligence aujourd’hui.
Depuis votre poste d’observation de l’économie française, voyez-vous des signaux de reprise ?
Les fondamentaux de l’économie française sont solides, l’enjeu c’est le retour de la confiance. Nous sommes toujours dans cet attentisme que nous connaissons maintenant depuis fin 2023. La deuxième partie de 2024 aurait pu mieux se passer, mais la dissolution a quand même été une douche froide pour beaucoup. Et aujourd’hui, nous sommes toujours dans ce cas-là. Pour autant, j’ai entendu le gouverneur de la Banque de France qui estime qu’il y aura en 2025 une croissance.
"L’imprévisibilité constatée de la nouvelle administration américaine appelle à la plus grande prudence"
Limitée puisqu’on parle de 0,7 %, avec une inflation maîtrisée en dessous de 1,7, voire 1,3 %. C’est toutefois sans compter les fortes incertitudes liées aux tensions géopolitiques qui pourraient avoir des conséquences importantes sur la croissance mondiale, y compris sur la croissance française. Elles se sont amplifiées avec l’annonce de l’augmentation significative des taxes douanières par le président des Etats-Unis début avril. Il est beaucoup trop tôt pour se prononcer sur l’impact de ces potentielles mesures sur l’année 2025. L’imprévisibilité constatée de la nouvelle administration américaine appelle à la plus grande prudence.
Et sur le marché des entreprises ?
Après la période qui a suivi la crise du Covid-19, les défaillances d’entreprises ont été durablement très faibles. 2024 a marqué un fort rebond. C’est l’année où il y a eu en France le plus de défaillances d’entreprises depuis plusieurs années et le coût du risque de crédit a donc progressé. Par contre, depuis le début de l’année, nous ne sentons pas d’aggravation de la situation. Et c’est une bonne nouvelle. Puisse cela se poursuivre, y compris malgré les nouvelles perturbations créées par l’administration américaine…