En Mayenne, Luc Boisnard a cofondé Ouest Acro en 1992. La société est spécialisée dans les interventions en hauteur en accès difficiles : réparation, entretiens extérieurs, génie civil, etc., sur des monuments historiques, des barrages ou encore des centrales nucléaires. Le dirigeant a créé son entreprise dans la continuité de sa passion pour l’escalade. En 2010, le Mayennais, passé à l’alpinisme de haute montagne, décide de s’attaquer au sommet le plus haut du monde, l’Everest (8 849 mètres). "C’est un challenge que je me suis lancé pour mes 40 ans", raconte-t-il
Donner plus de sens au défi sportif
Pour préparer son expédition, Luc Boisnard réfléchit à l’impact qu’elle aura sur l’environnement. "Je savais que c’était l’un des sites de montagne les plus pollués au monde." Il crée l’association Everest 2010, dans le but de collecter les déchets laissés par les alpinistes. Son équipe en collectera une tonne.
Bientôt quinze ans plus tard, l’enjeu reste colossal. "Le Népal, dont le tourisme est l’unique ressource, met peu de freins, même si l’État a organisé une campagne de dépollution en 2020. La plupart de ceux qui montent sont des Occidentaux et des Japonais, certains avec des budgets de 200 000 euros. À ce prix-là, vous avez tout le confort désiré, une tonne de nourriture et d’équipement, des bonbonnes d’oxygène pour la totalité du parcours ; certains redescendent en hélico et laissent tout sur place. Il y a même une boîte de nuit au camp de base !"
Deux autres sommets dépollués
Celui qui sera présenté comme "le premier Français à avoir dépollué l’Everest" veut amplifier son action. Il crée le projet Himalaya Clean-UP. Le but est d’organiser d’autres expéditions pour ramasser les déchets. En avril 2023, il se lance au défi du Makulu (8 485 mètres). Il double le projet avec une seconde équipe menée par Thomas Dutheil sur l’Annapurna (8 091 mètres). Plus de 4 tonnes de déchets seront collectées au total, dont la moitié de plastique. Si le métal est récupéré par les habitants, qui redistribuent aussi le verre à des sociétés indiennes, le plastique est brûlé.
Viser la neutralité carbone
"On m’avait dit que prendre l’avion pour aller dépolluer des montagnes à l’autre bout du monde et brûler le plastique récolté n’était pas très écolo. J’ai donc voulu mener une expédition zéro carbone, explique Luc Boisnard. Mon ami Bernard Fort de l’entreprise Tennaxia a calculé notre empreinte carbone (trajets, hélicoptère, groupe électrogène, etc.). Pour la rendre neutre, nous avons notamment planté 1 500 arbres d’une espèce endémique près du village de Gath pour revitaliser une forêt qui avait brûlé. Elle sert au bois de chauffage. Nous sensibilisons aussi sur la gestion des déchets, en particulier auprès des écoles. La priorité des gens là-bas est de manger, ils balancent leurs propres déchets dans les ravins…"
Redescendre et relativiser
"Ces expéditions font prendre énormément de recul sur les choses une fois rentré, confie le dirigeant. Déjà, on apprend à savoir s’appuyer sur les autres : sans les sherpas, je ne suis rien là-haut ! Et on est alors focus sur les priorités, la survie. Dans la durée, on apprend aussi à ne pas dépenser d’énergie pour des choses sur lesquelles on ne peut rien. Dans notre métier par exemple, cela peut être la météo, à cause des risques."
Savoir déléguer pour partir
Laisser la gestion de son entreprise d’aujourd’hui 160 salariés ne l’inquiète pas. Que ce soit au siège à Louverné ou dans les agences — à Nantes, Le Havre, Chinon, Chambéry et Paris (Ivry-sur-Seine). "J’ai toujours beaucoup délégué. Sur les chantiers, car je ne suis pas manuel. Je suis aussi entouré de personnes compétentes à l’administratif, à la compta, au commercial, au développement…" Même à 6 000 mètres, la tête dans les nuages, Luc Boisnard peut aussi garder un pied dans la société, grâce à un modem satellite à très faible débit.
Un mois de réacclimatation… dans la tête
Partir dans l’Himalaya, c’est s’absenter deux mois physiquement. "Mais au total, il faut compter cinq mois. Deux mois avant de partir, pour finaliser la préparation. Et un bon mois au retour. On revient tout azimuté. Pas à cause de la fatigue physique, c’est davantage une question de philosophie, d’état d’esprit, raconte Luc Boisnard. On a passé deux mois dans les montagnes au Népal, l’un des pays les plus pauvres du monde, où les gens n’ont rien à bouffer mais sont toujours souriants et partagent avec vous ce qu’ils ont de meilleur à manger. Ces gens ont aussi une force de travail, pour porter à haute altitude. Ils montent deux fois plus vite avec des bottes en caoutchouc que vous, qui avez les meilleurs équipements thermiques et technologiques… Cela fait relativiser sur beaucoup de choses une fois en France." Il faut alors au dirigeant reprendre le rythme nécessaire à une gestion d’entreprise.
Un dernier défi ?
Luc Boisnard envisage une dernière expédition en 2025. "J’ai 54 ans. L’an dernier, je ne suis pas parvenu à atteindre le sommet du Makalu, j’ai dû arrêter à 7 000 mètres. J’ai eu un problème d’acclimatation à l’altitude. Même bien préparé, on ne sait jamais comment notre corps va réagir. Et il paraît que cela ne s’arrange pas avec l’âge…"