Dernier fabricant européen de carreaux en grès cérame haut de gamme, Winckelmans fait face à un nouveau défi pour ses 132 ans. "Nos délais de production commencent à être trop longs", concède Barbara Winckelmans, dirigeante de la cinquième génération. Entre six et huit semaines en moyenne, ce qui n’est pas sans jouer sur le potentiel d’affaires de l’entreprise familiale, installée à Lomme (près de Lille) depuis 1894.
Cette PME industrielle doit sa longévité à son carreau de petit format, qui s’est affiné au fil du temps, mais dont la taille n’a jamais augmenté. Un produit qui suscite toujours plus d’intérêt dans l’Hexagone et à l’international, où Winckelmans réalise 63 % de son chiffre d’affaires. Avec un carnet de commandes en hausse d’environ 50 % par rapport à il y a deux ans, la PME nordiste affiche une santé robuste. En 2025, elle a réalisé un chiffre d’affaires de 14 millions d’euros, contre 12,8 millions en 2024. Mais la montée en puissance commerciale impose désormais une modernisation accélérée de l’outil industriel. Le tout, sans dénaturer un produit signature, qui a fait la réputation mondiale de cette maison.
Une phase d’investissements
Pour remédier à cette problématique, la PME n’a d’autre choix que d’investir dans l’appareil de production : deux millions d’euros consentis il y a deux ans sur son site de Bourgogne, puis 1,5 million d’euros dans son fief nordiste en 2025. Et le programme n’est pas terminé. "C’est ma priorité actuellement", tranche la dirigeante.
Celle-ci réinjecte en moyenne un million d’euros par an pour développer ses manufactures, où elle exprime également des besoins en recrutement — une dizaine dans l’immédiat — pour renforcer des effectifs de 130 salariés.
Les fondamentaux face aux aléas
Ce succès est le fruit d’un projet entamé en 1894, sous la houlette de Théophile Winckelmans. L’entrepreneur se lance à l’époque dans le pavage de routes, avant de bifurquer vers le carrelage. Pour faire prospérer son affaire, il s’installe près d’une gare. "La ville de Lomme s’est construite autour", s’amuse l’arrière arrière-petite-fille du fondateur. Clin d’œil historique, la rue où l’entrepreneur avait pris place porte aujourd’hui son nom.
À cette époque, le secteur est très concurrentiel, avec "des standards spécifiques, comme des carreaux très épais", note la dirigeante. Sous la direction de Georges, fils de Théophile, la palette de couleurs est élargie, avant que les bombardements des deux Guerres mondiales ne détruisent à deux reprises l’usine lommoise. Après 1944, l’entreprise mettra dix ans à être reconstruite. "Les commandes de la reconstruction ont permis de rebâtir l’entreprise sans aide de l’État", rappelle Barbara Winckelmans. Jusqu’aux années 1960, la production reste inchangée et à son apogée, l’usine emploie 400 salariés. Mais la concurrence internationale et la montée en puissance des techniques italiennes fragilisent la filière française. De nombreuses manufactures ferment.
Sauvée par l’export
Entré à l’âge de seize ans dans l’entreprise, Jacques Winckelmans arrive aux commandes en 1977. Il prend une décision stratégique qui sauvera la PME : se tourner vers l’export, plutôt que d’imiter les techniques italiennes, qui font les yeux doux à la concurrence. Une opportunité l’amène à rénover des bâtiments victoriens en Australie, ouvrant ensuite la voie à des affaires en Nouvelle-Zélande, en Angleterre et au Benelux.
"En dix ans, nous sommes passés de zéro à plus de 70 % d’export."
"En dix ans, nous sommes passés de zéro à plus de 70 % d’export", rappelle sa fille. Le carreau Winckelmans se décline alors en une trentaine de petits formats, contre quatre auparavant. "Si nous avions suivi le mouvement italien, nous n’aurions jamais pu être compétitifs", estime Barbara Winckelmans. En face, les manufactures françaises ferment les unes après les autres. En 2007, l’entreprise rachète d’ailleurs l’une des dernières : Decize Carrelages, en Bourgogne.
Besoin d’un nouvel élan
Ce rachat marque un tournant pour Winckelmans, dirigée depuis 2002 par Barbara, après le décès brutal de son père. Le site bourguignon permet de scinder la production et de produire plus rapidement, mais les délais restent trop longs. Malgré la demande, l’entreprise affronte une période difficile. Pour une exigence et un rendu visuel qui séduisent au-delà des frontières, Winckelmans doit accepter des contreparties, comme des rebuts de production importants qui, en dépit de leur recyclage actuel dans la production, ralentissent un processus déjà fastidieux.
"L’entreprise avait besoin d’un nouvel élan", se remémore la dirigeante. En 2011, Winckelmans ouvre alors son capital à la société de gestion régionale Finorpa. Elle reprendra vite son indépendance, deux ans plus tard. "Une phase nécessaire", pour se doter d’un four dernier cri. Alors que la production nécessitait précédemment quarante-huit heures de séchage et autant de cuisson, ce nouvel équipement, fruit de trois ans de réflexion, accomplit le tout en deux heures.
Rééquilibrer les marchés
Stratégiquement, Barbara Winckelmans réinvestit en parallèle le marché français et rééquilibre ses marchés. "Le petit format revenant à la mode, j’ai voulu retenter l’aventure française, en changeant la façon de vendre", explique-t-elle. Les valeurs et la longévité de la société attirent désormais maisons de luxe et groupes hôteliers. L’entreprise inaugure une boutique à Paris en 2021, puis une seconde dans le Vieux-Lille, en 2024.
"Produire à l’ancienne nous a distancés de la concurrence".
Son prochain challenge : séduire les particuliers, et s’implanter dans d’autres grandes métropoles, en pesant bien les choses. "Produire à l’ancienne nous a distancés de la concurrence. Nous sommes les seuls au monde à proposer de tels produits", revendique Jérémy Delhaye, directeur général adjoint. "Une responsabilité, en tant que derniers représentants de cette industrie." À 132 ans, Winckelmans continue donc de s’affirmer comme une référence du carreau haut de gamme, portée par un savoir-faire que peu peuvent encore revendiquer.