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"Les start-up font des levées plus petites mais plus fréquentes"
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Boris Ouarnier dirigeant de Blue Omingmak "Les start-up font des levées plus petites mais plus fréquentes"

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La troisième édition de l’Observatoire des levées de fonds des start-up dans le Grand Est, réalisé par Blue Omingmak en partenariat avec la French Tech Est, montre que les start-up régionales ont levé en 2024 un total de 148 millions d’euros au cours de 88 opérations. Un repli de 7 % en valeur par rapport à l’année dernière, qui ne doit pas masquer la bonne résilience du marché du capital innovation dans le Grand Est.

Boris Ouarnier est le dirigeant de Blue Omingmak, société nancéienne d’accompagnement à la levée de fonds — Photo : Blue Omingmak

L’Observatoire des levées de fonds des start-up dans le Grand Est, réalisé par Blue Omingmak en partenariat avec la French Tech Est, recense 80 opérations dans la région, pour 148 millions d’euros levés. Des chiffres qui viennent nuancer les chutes de l’activité du capital innovation montrées par certains baromètres nationaux. L’écosystème des start-up du Grand Est a-t-il mieux résisté à la contraction du marché ?

D’abord, par rapport aux baromètres nationaux, nous n’avons pas le même périmètre. Les baromètres nationaux traitent une partie du marché qui représente, globalement, les plus grosses opérations. Or, 80 % des montants sont sur 20 % des opérations. Ces baromètres ont donc les gros volumes et ne renvoient pas une image fidèle de la réalité du marché. De plus, cela donne le sentiment aux dirigeants de start-up que si leur entreprise ne lève pas tout de suite deux, trois ou cinq millions d’euros, ils n’ont rien compris. Mais la vérité n’est pas celle-là : 80 % des opérations sont des opérations en dessous des 1,5 million, et celles-ci sont relativement peu répertoriées dans les baromètres nationaux. Globalement à l’échelle du Grand Est, chaque année, ces outils vont répertorier entre 20 et 30 levées de fonds, là où nous en répertorions à peu près 80.

Cependant, les grosses levées sont en recul, dans le Grand Est, comme ailleurs. Les trois plus grosses de 2024 pèsent 57 millions d’euros contre 149 millions d’euros en 2022…

Depuis deux ans, nous avons vu souffrir ce que nous appelons les "méga rounds", les très grosses levées à plus de 50 millions d’euros. Dans l’Observatoire, nous avons fait le choix de mettre la barre à 30 millions d’euros mais globalement il y en a eu trois il y a 2 ans, une en 2023 et zéro en 2024. Et c’est un phénomène qui se vérifie partout. Du fait que l’Observatoire représente davantage l’entièreté du marché, le phénomène se voit moins. Et nous observons que le marché dans sa globalité est plus résilient qu’il n’y paraît.

En 2025, le marché du capital innovation est-il à nouveau mieux orienté ?

Les données en valeur peuvent donner l’impression qu’après deux semestres consécutifs plutôt bas, tout à coup, il y a une vraie hausse. Mais il faut rester prudent. Parce que les très grosses opérations changent tout. Ce qui me rend plutôt optimiste, c’est l’accroissement des levées entre 10 et 30 millions d’euros. Nous verrons si cela se confirme en 2025 mais le marché semble reprendre du poil de la bête.

Les données de 2024 montrent que les "levées tranchées", soit une succession de petites levées, se sont multipliées. Comment l’explique-t-on ?

Depuis deux ans, les plus grosses levées sont plus difficiles. Les gros fonds d’investissement se font davantage tirer l’oreille pour réussir à mener une série A et une série B. Il y a un certain nombre de start-up qui, voyant que la marche est trop haute, plutôt que d’aller chercher une somme importante, préfère la découper, avec bien sûr l’aval des investisseurs. Ce type d’opérations ne concerne pas tout à fait les mêmes types d’investisseurs. Il va falloir davantage chercher des business angels, sous toutes leurs formes, ou des petits fonds. Et les start-up vont faire des levées plus petites mais plus fréquentes, et parfois aux mêmes conditions. C’est pour cela que nous parlons de levée tranchée, parce que globalement, les conditions du deal ne changent pas significativement.

D’ailleurs, les données qualitatives de l’Observatoire montrent que les dirigeants de start-up estiment avoir eu moins de difficultés à lever des fonds en 2024, et l’ont fait plus rapidement. Une nouvelle contradiction avec l’impression d’un marché en repli ?

C’est contre-intuitif, mais cela semble cohérent. En multipliant les petites levées, les dirigeants vont se faire moins mal, prendre moins de risques. Au final, ils ont trouvé les opérations plus faciles et plus rapides. Concrètement, c’est moins difficile que de chercher de grosses levées tout de suite. Malgré tout, cette stratégie consomme tout de même du gasoil : ça prend de l’énergie, du temps, etc. Et pratiquement, il faut quand même pouvoir raconter une histoire aux investisseurs et montrer que même si c’est une plus petite marche, ça sera une vraie marche. Expliquer que grâce à cette levée, la start-up va pouvoir atteindre un nouveau palier, qu’il faudra objectiver, avec des métriques claires.

L’année 2024 signe aussi le retour des levées de fonds liées au secteur des biens et services industriels, avec un total de 47 millions d’euros levés. Faut-il y voir un effet de la réindustrialisation encouragée par les pouvoirs publics ?

Cela me paraît assez net et cela corrobore ce que nous pouvons observer sur le terrain. Cela fait quelques années que les pouvoirs publics nous expliquent qu’il faut investir dans la technologie, dans la Deep Tech. Et cela fait aussi plusieurs années qu’on nous dit qu’il faut réindustrialiser. Donc, il y a de plus en plus d’argent. Dans les fonds d’investissement, mais aussi dans les dispositifs d’aide publique direct. Donc, il y a de plus en plus d’argent fléché vers des projets Deep Tech, B2B, industrie ou service à l’industrie. Et tout cela commence à porter ses fruits sur des levées de plus en plus importantes. Clairement, il y a plus d’opérations et plus financées. C’est une tendance de fond, sur un secteur qui était totalement "Old School" il y a encore quelques années.

Et le secteur de la santé retrouve sa première place dans la région, avec un total de 63 millions d’euros levés…

L’année dernière a été une année compliquée pour le secteur de la santé, et nous restons dans un écosystème plus difficile qu’avant. Globalement, dans le monde du capital investissement, nous sommes sur une industrie du financement qui reste encore assez jeune à l’échelle du continent. Nous avons beaucoup progressé, mais il y a encore plein de choses qui vont évoluer. L’année dernière, et le phénomène se poursuit cette année, il y a eu des difficultés sur les exits, les sorties du capital. Aujourd’hui, en France et en Europe, cette dynamique n’est pas encore bien en place. Ne serait-ce que parce que ce sont des mécanismes qui viennent des pays anglo-saxons et notamment des États-Unis où la Bourse est beaucoup plus développée. La sortie naturelle, à un moment donné, en mettant les entreprises en Bourse, permet d’assurer la liquidité des investisseurs du Private Equity. Ce n’est pas le cas de façon aussi importante en Europe. Donc, il faut trouver des cessions industrielles, pour trouver des entreprises qui vont racheter les start-up. L’année dernière, la période était compliquée économiquement. Il y a une contraction de l’économie, une contraction de l’accès au financement. Et le ralentissement a, de fait, été sensible sur les sorties. La mécanique s’est un peu dérouillée actuellement, et ça redonne un peu de courage à certains investisseurs. Cependant, il faut rester prudent, car dans la santé, ce sont souvent des levées très importantes. Il suffit qu’il y en ait une grosse qui existe ou qui n’existe pas, et ça peut faire basculer significativement la balance. En tout cas, il semble y avoir un retour à la normale sur le secteur santé.

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