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Les raisons de la vitalité industrielle du Cotentin
Enquête Manche # Nucléaire # Conjoncture

Les raisons de la vitalité industrielle du Cotentin

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Avec un quasi plein-emploi, et un taux de chômage à moins de 5 %, le département de la Manche, en particulier du Nord-Cotentin et Cherbourg, se place parmi les territoires les plus attractifs de la Normandie. Avec, à la clé, de grands projets dans les filières de l’énergie nucléaire, le naval, et le maritime, l’éolien en mer et l’hydrolien. Un cumul de projets qui montre des perspectives économiques réjouissantes.

Le spécialiste du nucléaire Orano a inauguré le 17 octobre dernier, à Cherbourg, la TN Eagle Factory, sa première usine de fabrication 4.0 dédiée à l’assemblage — Photo : Antoine Soubigou

Quatrième pôle économique de la Normandie, avec 180 000 habitants, plus de 62 000 emplois salariés, et plus de 13 000 entreprises, le Cotentin et son chef-lieu Cherbourg s’affichent comme l’un des plus dynamiques de France.

Son taux de chômage (autour de 4,9 %) est parmi les plus faibles de France (7,3 % au deuxième trimestre 2024) et de Normandie (7 % en moyenne). D'après une étude menée par l'économiste Laurent Davezies et commandée par la communauté d'agglomération du Cotentin, "le Cotentin est l'un des rares territoires dans lequel le revenu par habitant n'a pas cessé de progresser depuis 2002".

Et les perspectives semblent radieuses : selon un bilan dressé par l'Agence d'attractivité Attitude Manche, près de 23 000 projets de recrutements sont annoncés dans la Manche pour 2025, dont 11 % dans le secteur de l'industrie.

30% d'emplois industriels en plus en 8 ans

L'industrie constitue la principale raison de cette vitalité économique. Le Cotentin dispose en effet, sur son territoire de trois filières économiques majeures (maritime, énergie, agroalimentaire), qui regroupent nombre d’entreprises et de sous-traitants, et participent à un écosystème associant la formation et la recherche. "L’industrie y occupe 25 % de l’emploi salarié privé du Cotentin contre 14 % pour l’ensemble de la France métropolitaine. L’agglomération est aujourd’hui "championne de France de la création d’emplois industriels, avec 30 % de progression en huit ans, loin devant les 8 % et 11 % de Toulouse et Nantes", note l'étude de Laurent Davezies.

Le port de Cherbourg, moteur d’activité industrielle

HydroQuest travaille sur le projet FloWatt visant à installer des hydroliennes dans le Raz Blanchard : c’est l’un des deux projets majeurs, avec Normandie Hydroliennes — Photo : HydroQuest

Le positionnement géographique du Cotentin sur la façade Manche-Mer du Nord constitue un atout majeur pour les industriels. Parmi les points stratégiques, le port de Cherbourg, 2e bassin maritime de Normandie, après Le Havre : principal moteur d’attraction pour les entreprises du naval et de l’énergie, le port fait travailler plus de 6 700 salariés, dont les deux tiers dans la construction navale. "Doté d’infrastructures portuaires adaptées, le port de Cherbourg est l’écosystème le plus complet sur la façade Manche-Mer du Nord pour le développement de la filière des énergies marines renouvelables avec son hub pour la construction, l’entreposage et la manutention des pâles et support des éoliennes mais aussi la proximité des parcs éoliens de Fécamp et Barfleur. Nous y avons investi il y a plusieurs années plus de 100 millions d’euros pour étendre les espaces et gagner sur la mer 39 hectares qui sont aujourd’hui totalement remplis", confirme David Margueritte, président de l’Agglomération du Cotentin. Un site qui profite également au développement de la filière hydrolienne avec l’accueil de deux grands porteurs de projets sur le Raz Blanchard : Hydroquest avec son projet Flowatt et Normandie Hydrolienne avec son projet NH1.

Deux grands donneurs d’ordres du nucléaire

Si l’Agglomération du Cotentin affiche un tel dynamisme, c’est aussi parce qu’elle a été choisie par quatre grands donneurs d’ordres, dont deux dans le domaine du nucléaire, pour y installer leurs usines : le spécialiste du nucléaire Orano (5 700 collaborateurs implantés dans le Cotentin), qui a inauguré le 17 octobre dernier, à Cherbourg, la TN Eagle Factory, sa première usine de fabrication 4.0 dédiée à l’assemblage du TN Eagle, un modèle d’emballage qui permet le transport et l’entreposage à sec du combustible usé pour les centrales nucléaires (principalement Europe, États-Unis, Asie).

EDF est aussi fortement ancré dans le territoire manchois, via le réacteur nucléaire de Flamanville qui compte 2 unités, mises en service en 1985 et 1986 et l’unité n°3 (de type EPR), en phase de démarrage. En 2024, le site de l’EPR employait près de 800 salariés EDF et environ 2 000 salariés d’entreprises partenaires.

L’expertise de la construction navale

Autre entreprise industrielle phare, CMN (Constructions Mécaniques de Normandie), basée à Cherbourg depuis 1946 et qui emploie plus de 450 salariés pour 211 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022, dont 95 % à l’export. Grâce à sa polyvalence, l'entreprise a décroché des contrats d’importance nationale et internationale, tels que Tara polar station pour la Fondation Tara Océan, la construction de 7 patrouilleurs hauturiers pour la Marine nationale française, des barges de débarquement pour la Marine angolaise, des navires intercepteurs rapides pour la Marine saoudienne, mais aussi les futures hydroliennes d'HydroQuest…


Le site de Naval Group installé à Cherbourg, centre névralgique de la construction de sous-marins en France — Photo : adrien daste 2017

Quatrième grand groupe présent sur le territoire, le site de Naval Group installé à Cherbourg, centre névralgique de la construction de sous-marins en France. Il regroupe les activités d’ingénierie, de construction et d’assemblage des sous-marins destinés à la Marine nationale et à l’export. Il héberge également les chantiers de démantèlement et de déconstruction des anciens sous-marins nucléaires. Le site s’étend sur 50 hectares et rassemble plus de 5 000 collaborateurs, dont 3 300 Naval Group, et cumule près de 4,8 millions d’heures d’activité par année. "Ces activités nous entraînent sur vingt années de travail", assure Jean-Luc France, DRH chez Naval Group, "depuis trois ans, le groupe recrute en moyenne 250 collaborateurs par an. Afin de pouvoir conduire concomitamment les projets SNLE3G (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins 3e génération) et ceux pour les Pays-Bas, 400 recrutements sont programmés d’ici 2028, en plus des 200 millions d’euros d’investissement prévus pour agrandir le site de Cherbourg".

Le poids de l'agroalimentaire

L’industrie agroalimentaire est très présente dans le Cotentin : ici, les Maîtres Laitiers du Cotentin emploient plus de 5 900 salariés — Photo : Maitres Laitiers du Cotentin

Autre pilier historique qui participe au dynamisme économique du territoire manchois, premier département agricole français, l’industrie agroalimentaire : la richesse des terres et de l’activité agricole traditionnelle a favorisé le développement d’industries locales et de grandes coopératives, à l’instar d’Agrial (7,4 Md€ de CA en 2023) qui affiche une croissance constante depuis 2021, Isigny-Ste-Mère (1 219 salariés, 641 M€ de CA), Les Maîtres Laitiers du Cotentin (5 900 salariés, 2,56 Md€ de CA). Une filière qui représente 25 % des emplois industriels du département, avec plus 775 établissement et plus de 7 600 emplois générés par le secteur.

Une marque employeur pour attirer les talents

"Ce qui est intéressant dans la dynamique manchoise, c’est qu’elle propose à la fois des postes très divers, d’ingénierie, d’encadrement, mais aussi des postes de production", explique Paul-Vincent Marchand, directeur d’Attitude Manche, l’Agence d’Attractivité de la Manche (470 adhérents dont 50 % d’entreprises). Pour mettre en avant l’attractivité de son territoire, l’Agence n’a pas hésité à déployer les grands moyens : lancement d’une marque employeur, recrutements originaux délocalisés à Paris baptisés "Je m’installe en bord de mer" et plus récemment la campagne "Et toi, tu attends quoi pour revenir ?" visant les expatriés manchois.

"Nous avons développé tout un service d'accompagnement personnalisé à l'installation pour les nouveaux arrivants et leurs familles, en partenariat avec les entreprises locales"

"Il est important d’aller au cœur de notre public cible pour attirer et retenir les talents, c’est-à-dire tout le Grand Ouest et la région parisienne. Nous avons également développé tout un service d’accompagnement personnalisé à l’installation pour les nouveaux arrivants et leurs familles, en partenariat avec les entreprises locales, les acteurs de l’emploi et de l’immobilier. Nous avons accompagné plus de 1 500 personnes en cinq ans", ajoute le directeur.
En 2025, Attitude Manche inaugurera un nouveau label "Employeur engagé pour le bien vivre dans la Manche", une démarche novatrice au service des entreprises et des talents. Ce label mettra en lumière les employeurs qui s’investissent activement dans le bien-être de leurs collaborateurs, tout en guidant les candidats vers des entreprises partageant leurs valeurs et aspirations.

Des hectares supplémentaires à disposition des entreprises

Les entreprises ne manquent pas de foncier pour s’installer. Le Cotentin gère 42 zones d’activité, représentant près de 364 hectares de terrains, répartis de manière homogène sur l’ensemble de son territoire. En 2023, près de 600 entreprises et 9 000 emplois ont été recensés sur ces zones. "Au total, plus de 15 000 m2 de bureaux et d’ateliers sont loués à des entreprises sur notre territoire. Ces espaces représentent un véritable levier pour favoriser le développement économique et l’attractivité du territoire. La formule fonctionne car actuellement ces zones ont une disponibilité foncière inférieure à 5 %. Mais c’est loin d’être terminé : l’Agglomération n’a pas attendu la fin de la commercialisation des espaces pour lancer de nouvelles opérations. À horizon 2028, plus de 83 hectares de terrains supplémentaires seront proposés aux entreprises", annonce David Margueritte, président de l’Agglomération du Cotentin et vice-président de la Région Normandie en charge de l’Apprentissage et de la Formation.

Une vaste offre de formations

Hefais, la Haute Ecole de Soudage, s’est installée à Cherbourg en 2024 — Photo : Isabelle Evrard

Avec un taux de chômage bas et un quasi plein emploi, le territoire doit se mettre en quatre pour dénicher de nouveaux talents et les former. Outre la Haute École de Soudage Hefaïs inaugurée à Cherbourg en décembre dernier (voir ci-après), le territoire compte de nombreux établissements de formation pour former les cadres et les techniciens de demain : "Notre bassin industriel est très important et regorge de grands projets autant dans le secteur naval que dans le nucléaire. Quand nous nous sommes posé la question de l’implantation, il nous a apparu évident que Cherbourg était le mieux placé pour accueillir l’école", confirme Corentin Lelièvre, directeur d’Hefaïs. Un choix évident également pour l’école rennaise d’ingénieurs généralistes ECAM Louis de Broglie (633 étudiants) qui a choisi Cherbourg pour s’implanter à la rentrée 2025. Elle proposera une formation d’ingénieur en systèmes numériques pour l’innovation industrielle, ainsi que des modules spécialisés avec une dominante sur les énergies décarbonées, notamment renouvelables.

En pleine croissance, Lecapitaine, à Saint-Lô, prévoit 50 recrutements en CDI en 2025, notamment sur des métiers techniques. — Photo : Alice Bertrand_Attitude Manche

Dans un territoire où les besoins en formation sont grandissants, les entreprises ouvrent également leurs propres centres de formation pour recruter plus facilement, à l’instar du spécialiste des carrosseries frigorifiques, Lecapitaine, à Saint-Lô (141,8 M€ de CA) qui affiche une capacité de production de 8 000 unités par an: en pleine croissance, Lecapitaine prévoit 50 recrutements en CDI en 2025, notamment sur des métiers techniques. Des initiatives RH innovantes, comme les "jeudis sans CV", favorisent le recrutement local en valorisant les compétences et le savoir- être des candidats, complétées par des formations internes.

De même, le groupe francilien Socotec (12 500 collaborateurs dans 27 pays), acteur majeur des services de TIC (Testing, Inspection, Certification) dans les secteurs de la Construction et des Infrastructures, qui a ouvert à Cherbourg deux centres de formation sur un même site. L’un est dédié aux métiers de la prévention des risques quand le second a pour mission de former aux métiers du nucléaire. Les deux sites sont pourvus de chantiers écoles (reproduction grandeur nature de l’intérieur d’une centrale nucléaire, simulateur de radioactivité) qui contribuent à dynamiser (encore plus) le bassin d’emploi local.

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