Il s'agit peut-être, 113 ans après sa création, d'une renaissance. En présentant en janvier dernier à Saint-Germain-des-Prés (Paris) et en marge du salon Maison & Objets, la nouvelle collection "Rive Gauche" les dirigeants de Meubles Grange ont tiré un trait sur 2016, une des pires années de son histoire qui a bien failli lui être fatale. Cette année-là, 89 des 192 salariés de Saint-Symphorien-Sur-Coise, berceau historique de l'entreprise, sont licenciés. Un coup dur pour l'entreprise fondée dans ce village des Monts du Lyonnais par Joseph Grange, un menuisier devenu célèbre grâce aux bancs de l'église qu'il a fabriqués en 1904. La qualité de son travail est telle que la petite menuiserie devient une florissante affaire, 100 % familiale, traversant deux guerres et deux chocs pétroliers sans trop de casse.
Attentats du 11 septembre
La descente aux enfers des Meubles Grange a commencé au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Les États-Unis représentaient alors 25 millions de chiffre d'affaires, contre 3 aujourd'hui. Au fil des années 2000, le meuble n'incarne plus un investissement patrimonial et devient un objet de consommation courante. Difficile dès lors de vendre des meubles en chêne massif à 1 000 ou 4 000 euros dans des appartements de plus en plus petits. Le rachat en 2003 par le groupe britannique AGA Rangemaster (qui détiendra jusqu'à 98,5 % des parts) ne permet pas d'inverser la courbe des ventes, qui chute. Le meuble haut de gamme souffre. À partir de 2008, l'entreprise accumule les pertes. En 2013, Meuble Grange et ses 345 salariés réalisent 25 millions d'euros de chiffre d'affaires. Mais deux ans plus tard, l'entreprise accuse 6,8 millions d'euros de pertes pour 20 millions d'euros de chiffre d'affaires consolidé. Malgré un investissement de 1,5 million d'euros dans le nouvel outil industriel de Saint-Symphorien-Sur-Coise en 2014 (passé de 18.000 m² à 9.000 m² générant des économies d'énergie et des temps de manutention) la dégringolade s'est poursuivie.
Un client devenu actionnaire
En 2015, coup de théâtre. Le leader mondial des fours industriels, l'Américain Middleby (2,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires) détenu par Selim Bassoul rachète AGA Rangemaster et hérite des Meubles Grange dont Selim Bassoul est lui-même client. « Nous étions une sorte d'ovni dans la galaxie de Middleby relève Didier Boyer, directeur administratif et financier en charge de la direction générale, sous l'autorité du P-dg Antoine Bassoul. Il aurait pu liquider une entreprise en perte de 6 millions d'euros. Mais il a proposé au contraire une vraie stratégie de reconquête » indique le cadre en poste depuis 2008. Le nouvel actionnaire finance le plan de sauvegarde de l'emploi, faisant, pendant l'été 2016, fondre les équipes de production de 70 à 35 personnes et autant dans les services support. Décision est prise de maintenir l'usine de Roumanie à effectif constant avec 50 personnes, comme dans le Jura où 22 personnes fabriquent les cuisines Grange. Le réseau de distributeur est préservé également : sept magasins en propre (trois à Paris, un à Lyon, Londres, Bordeaux et Luxembourg) et deux cents indépendants dans 50 pays. Sans oublier trois showrooms à New York, Boston et Montréal. Après des années de crise, de doutes, 2016 fut une année de transition : 18 millions d'euros de chiffre d'affaires et une perte d'exploitation ramenée à 500.000 euros. Mais le résultat net a plongé à 9 millions d'euros. « Avec le PSE, c'était prévu » assure le DAF.
Investissement faible
Selon lui les perspectives 2017, avec une hausse attendue du chiffre d'affaires de 20 % sur cet exercice, devraient permettre de revenir au niveau de 2015. De nouveaux marchés vont être explorés : l'Amérique latine, le Mexique notamment, la Chine, le Moyen-Orient (Dubaï, les Émirats). Côté communication l'entreprise a fait appel à une nouvelle agence parisienne et refonde son site. Le tout pour un investissement de 500 000 euros. Le mot d'ordre en ce mois de janvier 2017 : " séduire ". Le designer, Éric Da Costar mandaté pour dessiner une collection plus contemporaine a choisi de marier le bois et le métal. Les meubles sont sortis d'atelier en à peine trois mois, alors qu'il en faut normalement le double. Bonne nouvelle « la moitié de nos distributeurs a déjà passé commande » souffle Didier Boyer. Dans cette saga entrepreneuriale, le directeur délégué Didier Boyer salue les interventions de l'État par l'intermédiaire du Préfet, la patience de l'Urssaf qui a échelonné les dettes sociales. Et la Direccte qui a validé le plan de sauvegarde de l'emploi. Mais pointe une incohérence : le Crédit Impôt Compétitivité Emploi. « Un crédit d'impôts, quand on est déficitaire et que l'entreprise n'en paye pas, ça n'aide pas beaucoup ».