Troisième plus grosse entreprise du Puy-de-Dôme en termes de chiffre d’affaires, derrière Michelin et Limagrain, les Laboratoires Théa (1 952 salariés ; 980 M€ de CA prévu en 2024) ont célébré, cette année, leurs 30 ans d’existence. L’occasion pour le groupe auvergnat de continuer à croître avec l’ouverture, au printemps dernier, d’une nouvelle filiale en Tunisie, la 35e pour l’entreprise à travers le monde. Aujourd’hui, Théa fait partie du "G5 santé", le cercle de réflexion des industries de santé françaises, et du top 10 des plus gros laboratoires de l’hexagone avec Sanofi, Servier, Fabre ou encore Ipsen. Implanté à Clermont-Ferrand, il est le premier groupe pharmaceutique européen indépendant en ophtalmologie.
Une pathologie qui vire à la passion
Une réussite française qui doit beaucoup à Henri Chibret, fondateur des Laboratoires Théa. Mais dont les racines remontent à la fin du XIXe siècle. Avec Paul Chibret, fondateur de la Société Française d’Ophtalmologie, et arrière-grand-oncle d’Henri. Ce médecin a, sans le savoir, lancé une aventure industrielle et familiale qui perdure depuis 150 ans. "Paul Chibret était médecin militaire en Algérie et a failli perdre un œil à cause d’une infection. Il a été soigné et s’est passionné pour l’ophtalmologie et notamment pour le trachome, une maladie infectieuse de l’œil. C’est ensuite l’autre branche de la famille, son frère et surtout son neveu, mon grand-père, qui a alors lancé les Laboratoires Chibret en 1902", explique Henri Chibret.
C’est dans son officine de Clermont-Ferrand, qu’Henry, pharmacien, a, en effet, créé son laboratoire consacré à la conception et la fabrication de formules ophtalmiques. "C’était modeste. Il n’y avait guère de nouveautés avant la guerre. L’industrie pharmaceutique reposait surtout sur des sels minéraux. La révolution thérapeutique est arrivée ensuite", raconte Henri Chibret, aujourd’hui président de la holding Théa.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Laboratoires Chibret prennent finalement une dimension nationale, puis internationale sous l’impulsion de Jean, fils d’Henry. Ils se hissent au premier rang en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique. En deux décennies, l’industriel développe toute une gamme de collyres et pommades ophtalmiques : le premier collyre à base de pénicilline en 1946, puis à base de cortisone en 1950… "Mais, face à la faiblesse des prix de remboursement en France, mon père n’arrivait plus à développer son entreprise comme il l’aurait voulu. Il avait investi beaucoup d’argent dans l’innovation et n’en avait plus assez pour développer la commercialisation. Il s’est associé à l’américain Merck et puis, finalement, a vendu son laboratoire en 1969", se remémore Henri Chibret.
L’innovation comme boussole
Jean aide alors ses deux fils à monter leurs entreprises. Le cadet, Jacques, fonde Biophysic médical, devenu leader mondial en échographie ophtalmique et numéro deux en laser, mais il décède en 1989. Henri, lui, crée Transphyto, qui élabore de nouvelles molécules ophtalmiques pour de grands groupes, puis, en 1994, les Laboratoires Théa. "Je n’ai jamais envisagé créer une entreprise dans un autre domaine que l’ophtalmologie. Ma mère disait : "Mon fils est né dans un bain de collyre !". Et j’ai l’entrepreneuriat en héritage. Ce qui me passionne le plus, c’est découvrir de nouveaux médicaments et de les diffuser à l’international," souligne l’homme, aujourd’hui âgé de 84 ans.
Théa sort, alors, le premier flacon multidose sans conservateur, une petite révolution. Puis, l’entreprise met au point un collyre permettant de traiter le trachome. "Fin des années 90, l’OMS cherchait une solution, autre que les comprimés, pour traiter cette maladie cécitante dans les pays pauvres. Neuf ans de recherche et développement ont été nécessaires. Nous sommes allés dans les hautes vallées du Pakistan, en Guinée… Grâce à ce collyre, nous avons atteint le seuil d’élimination du trachome. Mon arrière-grand-oncle, Paul, aurait été fou de joie ", s’enthousiasme Henri Chibret.
D’autres innovations suivront dans les domaines de la sécheresse oculaire, de l’allergie, de l’infection… Mais l’entrepreneur reconnaît qu’il y a aussi eu des échecs. "L’innovation et l’amour de la recherche font partie de l’ADN de la famille. L’industrie pharmaceutique est riche mais fragile. Il faut, sans cesse, renouveler son portefeuille et se diversifier, sinon on disparaît comme des centaines de laboratoires", analyse le fondateur de Théa, qui compte une quarantaine de produits différents à son catalogue. Il y a deux ans, le groupe a même sorti une gamme de produits ophtalmologiques accessibles sans ordonnance en pharmacie.
Poursuivre l’implantation de Théa aux USA
La famille Chibret a, aussi, toujours misé sur l’international. Jean-Frédéric, le neveu d’Henri qui a repris les rênes du laboratoire en 2008, a lancé de nombreuses filiales, d’abord en Europe, puis en Afrique, au Moyen-Orient et sur le continent américain. Les produits Théa sont désormais disponibles dans près de 75 pays. "Nous avons suivi le conseil de mon père, qui m’a toujours dit de ne pas me cantonner à la France. Il ne faut pas dépendre d’un seul marché, d’autant que la France est le moins rentable en Europe. Aujourd’hui, notre chiffre d’affaires est bien réparti géographiquement. La France n’en représente que 20 %", note l’entrepreneur.
Représentant la cinquième génération, Jean-Frédéric Chibret entend encore développer l’entreprise avec, comme feuille de route, la poursuite de son implantation aux Etats-Unis, le plus gros marché pharmaceutique au monde. Théa est déjà présent, sur place, avec notamment ses collyres anti-glaucomateux et contre la sécheresse oculaire, et réalise une centaine de millions de chiffre d’affaires. L’objectif est de doubler, voire tripler ces résultats.
Deuxième ambition : se faire une place sur le marché de la rétine. "Nous sommes aujourd’hui absents sur ce segment, mais nous avons plusieurs projets de recherche en cours. C’est un beau challenge qui devrait se concrétiser dans les 5 ans", affirme Henri Chibret, qui s’occupe encore de la stratégie et de l’innovation.
Le milliard d’euros dans la mire
Une stratégie qui devrait permettre au groupe d’atteindre prochainement le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Même si Théa privilégie une croissance raisonnée et une gestion à long terme. "Notre capital est 100 % familial. Nous ne sommes pas dépendants d’un cours de Bourse. Ce qui veut dire aussi que nous pouvons prendre des risques sur des sujets de recherche un peu difficiles parfois. Nous savons que dans 10 ans, nous serons encore là", conclut Henri Chibret.