En France, les femmes salariées gagnent en moyenne 20 % de moins que les hommes. Mais qu'en est-il du côté des femmes dirigeantes d'entreprise ? Le genre de la personne à la tête d'une société induit-il une inégalité face à l'argent, et notamment à l'accès au financement ? C'est la question que s'est posée la délégation Grand Lille de l'association Femmes Chefs d'Entreprise (FCE). Pour tenter d'y voir plus clair, cette association a organisé une conférence sur le sujet, fin octobre, dans les locaux de la CCI Grand Lille. Tour d'horizon de ce qui s'y est dit, entre interventions d'experts et témoignages de dirigeantes.
Votre mari est-il d'accord ?
En France, les femmes ne représentent que 30 % des créateurs d'entreprises, ou encore 30 % des dirigeants. « Les chiffres d'affaires sont plus petits pour les femmes dirigeantes et l'accès au crédit est plus difficile, mais il est compliqué d'avoir des données chiffrées car peu de recherches ont été menées sur le sujet... », indique Stéphanie Chasserio, professeur et chercheur à la Skema, une école de commerce lilloise.
Le premier constat est là : le sujet suscite encore peu d'intérêt... Et pourtant, de nombreuses dirigeantes n'ont pas manqué de se sentir concernées par cette conférence, qu'elles fassent partie des intervenants ou du public. Stéphanie Chasserio complète : « Concernant l'idée du moindre accès au financement, il faut rappeler que ce n'est que depuis 1965 que les femmes peuvent ouvrir un compte sans l'autorisation de leur mari. D'ailleurs, certaines femmes nous ont raconté des anecdotes succulentes au moment de la création de leur entreprise : une fois arrivées devant leur banquier, celui-ci leur a demandé si leur mari était au courant de leur démarche et s'il était d'accord... » Ces dames auraient-elles donc si peu de crédibilité devant les financeurs ?
Des difficultés égales
Soyons bien clairs, comme il l'a été évoqué plusieurs fois lors de cette conférence, les femmes dirigeantes ne doivent pas tous leurs maux à une simple question de genre. Qu'elles soient créatrices ou à la tête d'une entreprise établie, elles ont à faire face aux mêmes difficultés que leurs homologues masculins quand il s'agit de trouver des financements.
Créatrice de deux sociétés, dont une en cours, Emeraude Bensahnoun reconnaît que le secteur d'activité est aussi un frein, au-delà du genre. « J'ai pris le code APE restauration traditionnelle, or ce secteur est blacklisté par les financeurs. C'est donc compliqué même si mon projet est celui d'un lieu événementiel atypique... », témoigne la dirigeante à qui il manque aujourd'hui quelque 35.000 euros pour boucler le financement de son projet.
De son côté, après avoir lancé dans le Vieux Lille, pour 7 millions d'euros, Le Clarance, un hôtel 5 étoiles associée à un restaurant gastronomique, Aurélie Vermesse constate : « La plus grosse difficulté a été de convaincre que l'on peut entreprendre à mon âge, dans un secteur difficile. »
Secteur d'activité difficile, âge... Deux autres dirigeantes dressent le même constat. D'un côté, Noémie Lanacker, la jeune créatrice de Télaé Design, un bureau de créativité textile : « À la création, j'ai dû revoir ma demande de financement à la baisse, en passant de 60 000 euros à 20 000 euros, faute de trouver un prêt, ou alors avec des taux très élevés... J'ai consulté plusieurs financeurs et c'est avec ma banque que cela s'est débloqué : mon conseiller avait mon âge et en deux semaines, c'était bouclé... »
Dirigeante de la société Lidup, qui conçoit et commercialise un serious game pour favoriser l'égalité homme/femme en milieu professionnel, Isabelle Delcroix Naulais analyse : « Depuis 5 mois, je travaille sur une levée de fonds de 200.000 euros et je trouve qu'il n'y a pas de grosses différences pour les hommes et les femmes. En revanche, les femmes dirigent davantage des entreprises dans les métiers du service, du conseil et c'est vrai qu'il est plus facile de financer des machines que des hommes, d'où leurs difficultés... »
Le genre, un souci de plus
Mais quand on interroge les dirigeantes en aparté, il apparaît que le genre féminin est une difficulté supplémentaire, face à celles évoquées précédemment. C'est bel et bien leur ressenti. Difficile toutefois de le prouver officiellement en l'absence de données chiffrées sur le sujet. Mais à défaut d'expertise, il reste l'expérience. Et celles de certaines chefs d'entreprise sont assez éloquentes. « Une femme qui en plus se lance dans un secteur difficile, cela représente deux difficultés », indique Emeraude Bensahnoun, qui attribue sans hésiter certains de ses obstacles au genre : « Je le ressens quand un financeur me demande d'apporter 30 % de capital alors que mon projet est viable ou quand mes clients me demandent de baisser les prix et qu'ils ne le feraient pas avec un homme... »
Elle rapporte ensuite une anecdote qui lui est arrivée plus récemment : « J'ai embauché un comédien et un technicien pour le tournage d'un film. Et durant celui-ci, le comédien n'a parlé qu'au technicien. Devant mes clients, il a même dit " c'est lui qui gère ". Il a fallu que je remette les choses au point. Quand un fournisseur s'interpose entre vous et un client parce que vous êtes une femme, je trouve ça choquant. »
Un ressenti qui est aussi celui de Françoise Raverdy, fondatrice de la société roubaisienne Dooderm (qui conçoit et commercialise des vêtements pour soulager l'eczéma et le psoriasis, grâce à du fil d'argent métallique intégré), récemment rachetée par l'industriel Subrenat, faute d'avoir trouvé les financements dont elle avait besoin. « Je pense très sincèrement qu'il y a une question de genre. J'ai dû faire plusieurs banques avant de tomber sur une conseillère femme qui m'a écoutée. Les autres conseillers, masculins, m'ont suggéré de prendre ma retraite, comme j'avais 60 ans au moment de la création. Ce n'est pas normal quand je vois le nombre de consultants hommes qui créent à 60 ou 65 ans et ça se passe très bien pour eux ! » Et de conclure : « C'est une question sociétale et d'éducation, il y a encore des hommes qui pensent que les femmes devraient s'occuper de leurs enfants et cela se ressent dans tous les actes de la vie quotidienne, et notamment dans le domaine du financement, quand ils sont conseillers en banque. Ma banque a d'ailleurs arrêté de m'accompagner financièrement au moment où ma conseillère a été remplacée par des conseillers. »
Enfermées dans des stéréotypes
Ces difficultés de genre, les dirigeantes les doivent parfois à elles-mêmes ou du moins, au fait de rester enfermées dans des stéréotypes. « Il existe peu de choses écrites sur les femmes et l'argent mais une étude faite par la sociologue Laurence Bachmann fait ressortir plusieurs choses », indique Stéphanie Chasserio. Et parmi celles-ci, que les femmes « ont des difficultés à comptabiliser où à rendre visible ce qu'elles font. Il y a une culture forte du don de soi chez la femme, valorisée par la société ».
Une attitude qui dessert ces dames chefs d'entreprise, comme le constate sur le terrain Armelle Demette, directrice du centre clientèle de la Caisse d'Épargne Nord France Europe : « Le plan de financement pour les créatrices est souvent beaucoup plus léger or, les projets les plus ambitieux sont plus facilement acceptés par les banques... Leurs chiffres d'affaires prévisionnels sont aussi moins importants et leurs activités souvent orientées vers l'aide à la personne, le bien-être, la santé et peu vers l'industrie par exemple... » Elle souligne également que « les femmes ont plus de difficultés à se lancer car elles veulent proposer des projets 100 % qualitatifs ».
Le constat est similaire pour Isabelle Delcroix Naulais : « Les projets des femmes sont souvent sous-dimensionnés, on a une difficulté à se valoriser. On est plus modeste. » Un constat auquel fait écho une dirigeante membre du public, qui prend la parole pour affirmer : « J'ai dû faire un travail sur moi pour oser valoriser mon activité à sa juste valeur. »
Et s'il est toujours possible pour une femme de mieux valoriser son travail, un autre problème de société demeure, comme le souligne Stéphanie Chasserio : « L'argent gagné par une femme ne vaut pas celui gagné par un homme. »