Les défaillances d’entreprises de transport de marchandises sont en forte augmentation. Le secteur est-il en train de traverser une crise majeure ?
Environ 600 entreprises de transport de marchandises ont été placées en redressement ou en liquidation judiciaire au cours du deuxième trimestre 2024. Ce chiffre est en hausse de 45 % sur un an et de 73 % sur deux ans. Le secteur a subi il y a un an et demi un effet de rattrapage post-Covid. Mais aujourd’hui, cette vague de dépôts de bilans n’est plus liée au Covid, même s’il est vrai que des entreprises ont souscrit des PGE (prêts garantis par l’État, NDLR) et qu’elles peuvent éprouver du mal à les rembourser. La forte hausse des défaillances est provoquée, d’une part, par une baisse de l’activité et, d’autre part, par une hausse des coûts de production.
C’est une crise historique pour les transporteurs ?
Notre secteur n’a pas enregistré autant de défaillances d’entreprises depuis les années 1990. La dernière crise que nous avons connue, c’est en 2009-2010. À l’époque, nous faisions face à une crise liée à une baisse de nos volumes. Nous n’avions pas été confrontés en même temps à la hausse des coûts comme aujourd’hui. Les transporteurs sont très inquiets actuellement, ils commencent à perdre des effectifs. C’est pour cela que nous tirons aujourd’hui la sonnette d’alarme.
Qu’est ce qui explique la baisse de l’activité ?
La plupart des transporteurs de marchandises ont vu leur activité baisser. Sur le marché alimentaire, la grande distribution éprouve des difficultés et les modes de distribution sont en train de se modifier. Sur les biens manufacturés, nous sommes confrontés à des baisses générales. Enfin, le marché du bâtiment ne va pas bien. Tout cela impacte le secteur du transport depuis un an et demi.
"Certains transporteurs doivent composer avec des baisses de 30 %"
Quelques niches mises à part, l’activité recule dans tous les secteurs des transports et cela s’est accentué ces derniers mois, du fait de l’attentisme politique, qui n’est jamais bon pour les affaires. Mais aussi à cause du mauvais temps, qui a impacté le moral des Français. Il y a eu moins de consommation, on le voit dans beaucoup de domaines.
Comment se matérialise cette baisse ?
Dans mon entreprise, l’activité a baissé de près de 10 % sur un an. Certains marchés de niche, comme le luxe, sont moins touchés. Mais certains transporteurs doivent composer avec des baisses de 30 %. Cela dépend beaucoup des secteurs.
Le secteur n’a pas bénéficié d’un effet JO ?
Pas du tout : nous avons fait une enquête au niveau de TLF. 54 % de nos adhérents disent que les jeux olympiques n’ont pas eu d’impact sur leur activité et 41 % ont même ressenti un effet négatif, liées aux contraintes mises en place pour accéder à la région parisienne.
L’activité baisse mais les charges augmentent de 5,4 % sur un an en juillet 2024, hors gazole, selon le Comité national routier. Qu’est ce qui explique cette hausse ?
Dans le secteur des transports, les frais de personnel sont le premier poste de coûts. Et ces deux dernières années, nous avons eu de fortes augmentations, dans le cadre de la convention collective. En 2023, les NAO, les négociations annuelles obligatoires du transport routier de marchandises ont revalorisé les rémunérations de 5,4 %. Et on avait déjà eu une augmentation de 6 % en 2022. Alors, c’est très bien pour les conducteurs. Mais ces augmentations sont arrivées juste au moment où la crise commençait à s’installer dans le secteur. Et le problème, c’est que les entreprises de transport n’ont pas réussi à répercuter ces hausses de coûts à leurs clients.
Et comment évoluent les prix des carburants ?
Le gasoil a baissé de 12,4 % sur un an, dit le CNR (Comité national routier, NDLR). Par contre, son prix reste aujourd’hui supérieur à celui de 2021. Cela pèse sur les trésoreries, d’autant que les carburants constituent le deuxième poste de coût du secteur.
"Je n’avais pas connu de telles augmentations de nos coûts de production"
Cela fait 30 ans, que je suis dans le transport. Je n’avais pas connu de telles augmentations de nos coûts de production. Outre les rémunérations et le gasoil, nous sommes confrontés à des augmentations très importantes du coût du matériel, que ce soit le coût d’achat des camions, leur maintenance. Nous devons aussi faire face aux problématiques de la transition écologique, qui génère aussi des surcoûts pour les entreprises.
Vous demandez un bol d’air au gouvernement en matière de fiscalité. Que souhaitez-vous concrètement ?
Nous souhaitons a minima un moratoire sur la fiscalité, afin de nous prémunir de toute éventuelle hausse. Nous souhaitons que le mécanisme de remboursement partiel de la TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, NDLR) sur le carburant soit maintenu. Si cette remise sur nos achats de gasoil venait à être supprimée ou que des impôts nouveaux étaient mis en place, ce serait catastrophique. Les entreprises de transport ne pourraient pas le supporter.
Pourtant, en Alsace, une collectivité territoriale veut mettre en place une écotaxe pour les poids lourds. Qu’en pensez-vous ?
Nous sommes en train de nous battre avec les autres organisations patronales pour éviter l’instauration d’une telle taxe qui serait catastrophique pour la profession. Nous avons besoin au contraire d’un sursaut pour améliorer la compétitivité de nos entreprises et assurer leur pérennité. Le secteur du transport et de la logistique, que nous représentons à TLF, est vital pour la réindustrialisation de la France et pour l’économie française. Ce secteur emploie plus de 2 millions de personnes et représente 10 % du PIB. Il est indispensable que le nouveau gouvernement préserve sa compétitivité.
Vous estimez que les transporteurs ont besoin d’un coup de pouce financier pour réussir leur transition écologique. Pourquoi ?
Pour la transition écologique, il nous faut renforcer les aides actuelles. Au sein de l’entreprise, nous avons par exemple acheté des poids lourds électriques de 44 tonnes. Pour chaque camion, l’aide de l’Ademe (l’Agence de la transition écologique, NDLR) se monte à 60 000 euros pour un camion qui coûte à l’achat entre 350 000 et 400 000 euros. Mais un camion électrique, il ne faut pas oublier que cela coûte 3,5 à 4 fois plus cher qu’un camion gasoil.
Cela correspond au prix d’achat. Est-ce que les transporteurs s’y retrouvent avec l’électrique en matière de coût d’exploitation ?
En plus du coût d’achat du camion, il y faut ajouter celui des infrastructures, avec les bornes de recharge. On n’achète pas un camion électrique comme on achetait un camion gasoil. Il faut prendre en compte l’investissement dans le camion, les recharges, le nombre de kilomètres que l’on peut effectuer avec un camion électrique - 400 km sur le papier. Tout cela demande une nouvelle organisation et un effort financier très important que beaucoup d’entreprises ont du mal à supporter.
En 2023, 0,1 % des camions circulant en Europe étaient électriques, selon une étude d’Avere et de l’UFE. Parmi eux, 552 étaient immatriculés en France. Pour les entreprises, l’électrique est-il une technologie suffisamment mature ?
Cela dépend pour quelles typologies de véhicules. Pour les fourgons et les petits véhicules, l’électrique convient tout à fait. Pour les poids lourds, c’est différent. Les constructeurs commencent tout juste à les mettre sur le marché. Pour nous, le passage à l’électrique est vraiment une autre manière de concevoir le transport et les investissements sont importants. C’est pourquoi la transition se fait petit à petit. Dans l’entreprise, nous avons par exemple acheté cinq tracteurs électriques, sur une flotte de 300 véhicules.
Gasoil, électrique, gaz, huile de colza : quelle solution privilégier ?
C’est le grand point d’interrogation du moment. Quand les véhicules au gaz sont sortis, on en a acheté. Même chose pour les biocarburants comme le B100 ou le HVO et aujourd’hui pour l’électrique. Chaque technologie a ses avantages et ses inconvénients : le B100 ne nécessite pas beaucoup d’investissement et pollue moins que le gasoil, mais il serait ridicule de planter des milliers d’hectares de colza pour faire rouler les camions ! Le gaz a pris 10 % en un an. Les transporteurs essaient de mixer leur flotte. Mais je suis incapable de vous dire quels types de véhicules rouleront sur le sol français dans 20 ans !