Il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Le marché de l’automobile patine, celui du bâtiment est en pleine crise et le déploiement du réseau de fibre optique se termine en France. Ces trois marchés constituent l’essentiel des débouchés du fabricant de câbles Acome, une ETI ayant son siège social à Paris et un berceau industriel à Romagny-Fontenay (Manche) où évoluent 1 000 de ses 1 600 salariés. Mais malgré les nuages qui semblent s’amonceler sur ses principaux marchés, Acome affiche une belle progression de son chiffre d’affaires en 2025 (+ 15 %) et de grandes ambitions pour les années à venir.
L’entreprise fondée en 1932 vient d’écrire son plan stratégique devant l’amener jusqu’en 2030. Une œuvre évidemment collective pour cette Scop de 1 500 associés (900 salariés et 600 retraités) : une soixantaine de personnes ont participé à l’élaboration de la feuille de route. Cette dernière vise à porter le chiffre d’affaires de l’entreprise de 535 millions d’euros en 2024 à près d’un milliard d’euros en 2030. Mais comment une entreprise aux débouchés apparemment bouchés peut-elle se projeter avec autant d’entrain dans l’avenir ?
Accélération de l’automobile
D’abord parce que les trois marchés d’Acome ne sont pas tous si en berne que cela. Certes, dans le bâtiment, l’industriel normand, qui fabrique des câbles de téléphonie ou de communication pour le tertiaire ou l’industrie, n’échappe pas à la crise du secteur. "On subit un marché sinistré", commente le PDG Frédéric Briand, qui a succédé en juin dernier à Jacques de Heere, resté 30 ans à la tête de l’entreprise.
L’industrie automobile française n’est pas non plus au meilleur de sa forme. Étonnamment, sur ce marché qui pèse 55 % de son chiffre d’affaires, Acome échappe au marasme ambiant. Alors que le nombre d’immatriculations a baissé de 5 % en France sur les onze premiers mois de 2025, selon la Plateforme automobile, "nos usines tournent au maximum de leurs capacités et nous investissons pour accroître nos volumes de production", indique Frédéric Briand.
"65 % des clients de nos quatre usines chinoises sont des constructeurs chinois"
Avec l’électrification, "les constructeurs utilisent de plus en plus de câbles dans les voitures", explique le chef d’entreprise. Acome fabrique par exemple des câbles de puissance pour les véhicules électriques, en étirant des fils, principalement de cuivre, les assemblant et leur adjoignant une gaine de protection. "Dans l’automobile, on a les bons produits, les bons projets et les bons clients", poursuit le PDG.
Acome surfe ainsi sur la bonne dynamique de Dacia et tire profit de ses usines à l’international (en Chine, aux USA, au Maroc, au Brésil et, depuis la fin de l’été, en Argentine). "En Chine, nous avons réussi à transformer notre portefeuille de clients. À l’origine, nos usines approvisionnaient des constructeurs occidentaux. Désormais, 65 % des clients de nos usines chinoises sont des constructeurs chinois", explique Frédéric Briand, décidé à accompagner le déploiement international des firmes chinoises.
Exporter son savoir-faire dans les télécoms
Deux autres marchés historiques d’Acome sont susceptibles de devenir des relais de croissance. Le premier, c’est les télécoms (21 % du CA en 2024). L’industriel normand a été un des acteurs du déploiement de la fibre optique en France, en fournissant des opérateurs comme Orange. Si le marché décline avec la fin du déploiement du réseau FTTH dans l’Hexagone, le savoir-faire acquis ouvre des opportunités à l’international. "Nous visons l’Europe. Le déploiement du très haut débit est moins avancé qu’en France, donc cela nous ouvre des opportunités. Toutefois, il va nous falloir nous ouvrir l’accès à ces marchés et adapter nos produits", indique Frédéric Briand. Outre-Atlantique, le dirigeant s’est déjà ouvert les portes du marché américain grâce à sa filiale locale. L’usine de Romagny-Fontenay va ainsi fabriquer une première commande de câbles optiques pour le réseau fibre des États-Unis.
Le ferroviaire, autre secteur historique d’Acome, connaît aussi un essor, avec des câbles de signalisation placés le long de voies ferrées ou à l’intérieur des centres d’appareillage. Là encore, l’avenir s’annonce prometteur. Prolongement de ligne de tramway, de métros en France, création d’une ligne LGV au Maroc… : "C’est un secteur dynamique", assure le dirigeant, qui compte s’appuyer sur ses références en France (SNCF, RATP) pour gagner de nouveaux marchés à l’international, en particulier en Afrique du Nord.
Acome en quête de nouveaux marchés
Originalité du projet d’entreprise d’Acome : la volonté d’aller explorer de nouveaux terrains de jeu. Dans le viseur du groupe, les marchés du nucléaire, de la défense et de la navale. "Nos équipes regardent ces marchés au niveau de la R & D, des homologations, du marketing, etc. Ce sont des processus assez longs", confie Frédéric Briand. Car, là encore, il faut se méfier des apparences : rien ne ressemble plus à un câble qu’un autre câble. Pourtant, entre le choix du conducteur (cuivre, fibre optique, étain, aluminium…), de l’isolant interne et de la gaine de protection, les caractéristiques demandées à un câble diffèrent en fonction des besoins : résistance au feu, aux radiations, à l’humidité, aux ondes magnétiques…
"Arrêtons d’être naïfs. Aucun client n’est prêt à payer plus cher pour un produit plus vert. Pour remporter la mise, il faut être à iso-prix"
Aujourd’hui, l’industriel propose des milliers de références de câbles. Demain, les ingénieurs et docteurs du centre de R & D basé à Romagny-Fontenay seront appelés à étoffer la gamme, comme ils l’ont déjà fait il y a peu sur le marché des datacenters.
Une acquisition au Danemark
La stratégie de diversification passe aussi par l’ajout de produits complémentaires au catalogue. Cela se matérialise par l’acquisition de la société danoise Lynddahl Telecom, un fabricant de conduites et de micro-conduites (des petites gaines de protection) destinées aux réseaux télécoms, dont les deux usines, au Danemark et aux États-Unis, emploient une centaine de salariés. Après avoir acquis 50 % du capital en 2024, Acome reprendra la totalité des actions de cette entreprise à la fin 2026.
Survivre en France
Si l’international représente désormais 69 % du chiffre d’affaires (contre 52 % en 2023), la France reste un enjeu critique. "Ici, nous jouons notre survie", résume Frédéric Briand. Le groupe est confronté à "des concurrents chinois et indiens qui cassent les prix", poursuit-il. "Arrêtons d’être naïfs. La souveraineté (le made in France, NDLR) et la RSE ne vont pas forcément dans le sens de la guerre économique qu’on nous impose. Ce sera toujours moins cher en Chine ! Et aucun client n’est prêt à payer plus cher pour un produit plus vert. Pour remporter la mise, il faut être à iso-prix", fustige Stéphane Samson, directeur général délégué d’Acome.
"Compétitivité : c’est la science et les ingénieurs qui doivent trouver la solution"
La recherche de compétitivité constitue un axe fort, et plutôt franco-français, du plan stratégique de l’entreprise. La réponse est multiple, touchant toutes les composantes de l’ETI normande. "L’une des solutions réside dans l’automatisation de nos lignes de production. Il nous faut aussi nous intéresser à l’IA", expose Frédéric Briand. Tout ne se jouera pas dans les ateliers. Stéphane Samson en est convaincu, "c’est la science et les ingénieurs qui doivent trouver la solution".
Le choix des matériaux, la conception des produits, l’utilisation de matières premières recyclées sont autant d’enjeux qui animent les équipes de R & D du fabricant de câbles.
Tout cela nécessite des moyens. Entre 2021 et 2025, le groupe a investi 70 millions d’euros, dont 70 % dans ses 115 000 m² d'usines en Normandie. Cela lui a permis d’accroître ses capacités de production, de moderniser et d’automatiser certaines machines. D’ici à 2030, il va poursuivre ses investissements - le montant de l’enveloppe n’est pas encore arrêté - pour continuer à se développer, en tentant de concilier exigences en matière de RSE et de performance économique.