Tout d’abord, quels sont les enseignements tirés de l'enquête nationale de Bpifrance baptisée "Comment gagner la bataille de la réindustrialisation", parue en mai 2024 ?
À horizon 2035, il faut retrouver une balance commerciale à l’équilibre, ce qui implique dans le secteur de l’industrie manufacturière 233 milliards d’euros de valeur ajoutée supplémentaire compte tenu de l’inflation, ce qui correspond à la création de 600 000 à 800 000 emplois en dix ans, le double des créations observées entre 2021 et 2023.
Pour ce faire, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB doit dans le même temps progresser de deux points à 12 %. C’était un objectif réaliste. Interrogés sur leurs intentions à trois ans, les dirigeants d’entreprises avaient dans les cartons une trajectoire de croissance et des projets d’extension qui étaient compatibles avec cette ambition.
Dans cette "bataille de la réindustrialisation", comment se positionne le Grand Est ?
Si l’on part du bilan, le poids de l’industrie manufacturière dans l’économie totale du Grand Est est passé de 23 % en 1995 à 15,1 % en 2021. La désindustrialisation a eu lieu, même si la part de l’industrie manufacturière dans le PIB régional reste supérieure à la moyenne nationale. L’emploi industriel est passé de 24 % en 2015 à 14 % en 2022.
Malgré ses points forts, l’agroalimentaire, la métallurgie et la plasturgie, la région Grand Est a continué de perdre de l’emploi industriel alors qu’il remonte dans beaucoup de régions depuis 2017-2018, et dans les Hauts-de-France depuis 2019. Parmi les facteurs explicatifs, on peut estimer que les restructurations ont été décalées dans le Grand Est et qu’elles arrivent peut être maintenant. Dans le même temps, la baisse de l’emploi industriel peut s’expliquer par un gain de productivité. En 2023, on a noté huit ouvertures nettes de sites industriels à l’échelle du Grand Est (baromètre Direction Générale des Entreprises).
Bpifrance vient de publier la déclinaison régionale de son enquête nationale. Quels sont les atouts et les freins à la réindustrialisation du Grand Est ?
Le principal atout du Grand Est, c’est évidemment son foncier avec 318 ha de sites clés en main. À titre de comparaison, la moyenne dans les régions est de 171 ha. Le potentiel du foncier économique total se porte à près de 1 700 ha dans le Grand Est contre 236 en moyenne par région. Le fort taux d’emploi industriel est un autre point fort, les qualifications industrielles sont déjà présentes. La dynamique du solde migratoire en 2023 souligne que le territoire est moins attractif, avec une situation toutefois très hétérogène. Chaque région va donc devoir capitaliser sur ses atouts et compenser ses points faibles.
À titre de comparaison, l’arc atlantique est très attractif mais il ne dispose pas du même foncier… Enfin, le potentiel environnemental du Grand Est est l’un des meilleurs de France. En matière de disponibilité de l’eau, des risques d’inondations ou de canicules, la région est particulièrement bien positionnée. C’est un énorme atout pour la réindustrialisation dont les chefs d’entreprise ont très peu conscience. Quand on les a interrogés (2800 chefs d’entreprises interrogés dont 220 dans le Grand Est, NDLR) sur leurs choix de localisation pour leurs futures usines, le capital environnemental arrivait en dernière position loin derrière le foncier, pas cher, les infrastructures, les compétences. C’est pourtant fondamental pour l’industrie.
Le sondage mené pour votre enquête a pris fin en mars 2024, avant la dissolution. En 2024 les destructions d’emplois dans l’industrie se sont accélérées, de nouvelles incertitudes sont apparues… Remettent-elles en cause les perspectives de relance de l'industrie?
La fin de l’année 2024 est effectivement soumise à des aléas de conjoncture particulièrement forts, en France et en Europe, notamment avec le modèle allemand qui a du mal à se remettre de la crise énergétique… Mais on le sait, la réindustrialisation mettra 20 ans à se produire. Notre économie est en transition, le secteur automobile l’illustre bien. Il y a aussi une prudence liée à l’incertitude politique française. Dans notre baromètre trimestriel paru vendredi, 66 % des chefs d’entreprise de TPE et PME projettent d’annuler ou de reporter les investissements. On a le même effet d’attentisme que lors du Covid, ce qui ne nous a pas empêchés de faire 7 % de croissance en 2021. Mais évidemment, si l’on veut réussir cette trajectoire de réindustrialisation, il faudra conserver les mesures de soutien à l’industrie.