Pyrénées-Atlantiques
Le bassin de Lacq à l’heure de la réindustrialisation
Enquête Pyrénées-Atlantiques # Production et distribution d'énergie # Investissement industriel

Le bassin de Lacq à l’heure de la réindustrialisation

Au pied des Pyrénées, le bassin de Lacq, ancien fleuron de l’extraction gazière, se réinvente. Après des années de déclin, ce territoire voit émerger de nouveaux acteurs industriels aux côtés de ses figures historiques. Ce site des Pyrénées-Atlantiques pourrait faire l’objet de 3 milliards d’euros d’investissement dans des secteurs comme les matériaux innovants, les énergies et la chimie propres. A la clé, 2 500 emplois d’ici à 2030.

Sur le bassin de Lacq, les industriels ont pris un nouveau tournant depuis l’arrêt de l’extraction commerciale du gaz, en 2013 — Photo : Isabelle Tirador

Objectif réindustrialisation. Dans le bassin de Lacq, le mot est dans toutes les bouches. Là, au pied des Pyrénées, sur un territoire qui fut pendant 60 ans le plus grand gisement de gaz naturel exploité en France, le monde industriel se repense grâce à l’arrivée de nouveaux acteurs qui rejoignent les figures de proue historiques.

À une vingtaine de kilomètres de Pau (Pyrénées-Atlantiques), le bassin de Lacq concentre 7 500 emplois. Des chiffres qui frôlent le niveau de ceux de la grande époque de l’extraction gazière et ses 8 500 emplois industriels. D’ici 2030, 10 000 personnes devraient y être employées et plus de 3 milliards d’euros d’investissement y sont attendus.

Arrêt de l’exploitation commerciale du gaz en 2013

Ce renouveau survient après des années 1990 et 2000 difficiles. "C’est une période pendant laquelle on a assisté à de nombreuses fermetures d’usines, et pas des moindres parce qu’on avait des fleurons de l’industrie française sur notre territoire comme Pechiney, qui employait alors 1 000 personnes", se souvient Patrice Laurent, maire de Mourenx et président de la Communauté de communes Lacq-Orthez (CCLO).

Le Bassin de Lacq, à l’époque de la Société nationale des pétroles d’Aquitaine, créée en 1941 pour explorer le sous-sol aquitain et renommée Elf Aquitaine en 1976 — Photo : Claude Roux

À l’arrêt de l’exploitation commerciale du gaz en octobre 2013, industriels, chercheurs et collectivités territoriales joignent leurs forces pour assurer la reconversion de Lacq. Cap est mis sur les matériaux innovants, les énergies et la chimie propres, notamment à travers le groupement d’intérêt public Chemparc, né dix ans plus tôt. Il prospecte et accompagne les porteurs de projets sur le bassin de Lacq, dont il dessine aussi la stratégie industrielle.

3 milliards d’euros

Le bassin de Lacq, ce sont quatre plateformes : Induslacq, plateforme historique née de l’extraction du gaz, Chem’pôle 64 autour de la chimie fine, le pôle de Mont sur les nouveaux matériaux, et celui de Pardies. On y travaille désormais sur les nouvelles énergies, les nouveaux matériaux comme la fibre de carbone, la chimie fine (cosmétiques, pharmaceutique) et la chimie verte.

"Cette image autour de la chimie verte se développe et je suis sollicitée par énormément de start-up", souligne Audrey Le-Bars, présidente de Chemparc. Des projets comme M2i ou AlphaChitin ont notamment vu le jour au sein de la structure Chemstart’up, implantée sur 10 000 m² de bâtiment industriel, qui connaît sa cinquième extension. Elle propose un environnement dédié à la recherche et développement autour de la chimie, en mettant à disposition des équipements scientifiques et des modules tout équipés.

Projets foisonnants

Le bassin attire et plusieurs implantations d’ampleur doivent avoir lieu dans les prochaines années. C’est le cas de la plateforme logistique de Lidl, de l’arrivée de la société de terres rares Carester ou du projet Nacre, qui vise à implanter d’ici 2027 une usine de production de bioéthanol de seconde génération, issu de déchets verts ou agricoles. Piloté par l’Institut français des énergies nouvelles (Ifpen), il doit créer une cinquantaine d’emplois pour un investissement de 180 millions d’euros.

La future usine BiotJet d’Elyse Energy sera dédiée à la production de biokérosène destiné au transport aérien. Sa construction doit démarrer en 2026 — Photo : Elyse Energy

Mais le plus important des projets en gestation est sans conteste celui de la start-up lyonnaise Elyse Energy, qui prévoit la construction en 2026 de deux unités de carburants de synthèse, moyennant un investissement de 2 milliards d’euros et la création de 200 emplois directs. "On avait besoin d’une culture industrielle pour implanter ce type de projet, sur une grande plateforme chimique Seveso, avec les infrastructures pour acheminer les molécules vers nos clients finaux", explique Benoit Décourt, cofondateur d’Elyse Energy, satisfait de voir à Lacq "une volonté politique commune de réindustrialisation".

“Si tous les projets aboutissent, il nous restera 25 hectares, ce qui n’est pas énorme”

"Entre la première prise de contact et une implantation, il faut compter à peu près 4 à 5 ans", relève Audrey Le-Bars. Ces start-up font aussi face à des défis différents que ne connaissent pas les grands groupes. "Elles doivent prouver leur concept, valider des brevets, rechercher des financements, obtenir tous les permis. Dans tout ce processus, le risque d’abandon du projet est plus important, parce que ce ne sont pas les entreprises les plus solides dès le départ. Pour nous, c’est la confiance qui entre en jeu, ça correspond à notre vision et à la filière qu’on a identifiée", explique-t-elle.

L’enjeu du foncier

L’expansion du bassin industriel a tout de même des limites, celles du foncier disponible. "Si tous les projets aboutissent, il nous restera 25 hectares, ce qui n’est pas énorme”, résume Audrey Le-Bars. Un "combat" pour les élus locaux, en pleine élaboration de leur plan local d’urbanisme intercommunal (Plui), à finaliser pour fin 2025. "On a d’âpres discussions avec l’Etat sur nos droits à construire", soupire le maire de Mourenx Patrice Laurent.

En cause, le Zéro artificialisation nette (ZAN) instauré par la loi Climat de 2021, qui doit réduire le rythme d’artificialisation par deux d’ici 2030. D’ici, 2050, la loi contraint les collectivités locales à restituer à la nature les mêmes surfaces autorisées à de nouvelles constructions.

La CCLO, qui a racheté plusieurs friches industrielles, se retrouve dans une impasse assure son président. La consommation foncière limitée ne prend pas en compte les spécificités des friches industrielles. "Nos friches ne nous ouvrent aucun droit à construire, si on les utilise on ne peut rien faire à côté donc on a besoin de faire bouger les lignes si on veut faire de l’industrie". Il pointe des "verrous", "qui ne dépendent pas seulement de la bonne volonté des acteurs locaux".

Acceptation sociétale

La structure UniversLacq a été créée en 2021 pour "travailler sur l’acceptabilité de l’industrie dans la société", explique Yves Le Borgne, son coordinateur. "On est tous dans le même bateau et on doit s’améliorer, être transparent vis-à-vis des associations et des élus. Vous ne pouvez pas dire 'circulez, il n’y a rien à voir' quand tout le monde peut sentir des odeurs. Bien sûr, on a toujours des progrès à faire", ajoute Frédéric Pavard, président de Sobegi.

Certains projets annoncés, comme ce peut être le cas pour celui d’Elyse Energy, provoquent des levées de boucliers d’associations environnementales ou de riverains, inquiets de l’impact sur l’environnement ou des nuisances qu’ils peuvent générer.

Audrey Le-Bars y voit un "débat sociétal". "On ne veut pas d’industrie, on ne veut pas de nuisances, mais on veut de la souveraineté et de l’emploi ; on ne peut pas avoir du tout blanc ou du tout noir", résume-t-elle. Plateforme Seveso, le bassin de Lacq "a tout pour accueillir de l’industrie" ajoute-t-elle, arguant d’une industrie "plus résiliente et plus propre", "contrôlée".

La première ferme photovoltaïque installée sur la friche de l’ancien site de l’industriel Pechiney, est entrée en service à la fin de l’année 2020 — Photo : Sébastien Arnouts

En 2024, le bassin de Lacq, pourtant né de l’industrie pétrochimique, a été reconnu Zone industrielle bas carbone ou Zibac, qui estampille des territoires pionniers de la décarbonation de l’industrie française. La démarche implique une multitude d’études pour "travailler la trajectoire de décarbonation". Comprendre se tourner vers la chimie biosourcée, des carburants bas carbone pour l’aviation et les mobilités lourdes. Mais aussi penser à l’avenir au "recyclage et les économies et d’économie circulaire et régénérée". "Un déchet ou un coproduit d’un industriel peut créer de la valeur pour un autre", résume la présidente de Chemparc.

Pour Audrey Le-Bars, la transition énergétique s’incarne à travers des projets comme celui du méthaniseur de BioBéarn, opéré par TotalEnergies, ou l’installation de parcs photovoltaïques "sur des friches qu’on ne pouvait pas reconvertir en site industriel au regard de la complexité des opérations et des surcoûts de dépollution". C’est le cas de celle de Pardies-Noguères, ancien site de l’industriel Pechiney, devenu la première ferme photovoltaïque du bassin, en fonction depuis 2021.

Quid des anciens ?

Pour Arkema, spécialiste de la chimie des dérivés du soufre et plus gros employeur du territoire avec 700 employés répartis sur trois sites, à Lacq-Mourenx, à Mont et au sein de son groupement de recherche, la restructuration du bassin de Lacq présente "de nouveaux équilibres économiques et énergétiques à construire". Pour le directeur de l’usine de Mont, Pierre-Henri Chrétien, l’écosystème de Lacq est là "grâce à l’activité des industries en place".

Associé à la Sobegi, filiale de TotalEnergies qui fournit depuis 1975 énergie, hydrogène sulfuré, utilités et services aux industriels de Lacq et Mourenx, Arkema est "là pour offrir un panel de services qu’ils ne trouvent pas ailleurs". C’est ce qu’on appelle le site "clé en main". On est particulièrement mobilisés parce qu’on joue un rôle très spécifique", explique de son côté Frédéric Pavard, président de Sobegi.

Le méthaniseur BioBéarn, inauguré en 2022 et implantée sur une ancienne friche industrielle de 7 hectares, est entré en fonction en 2023 — Photo : Laurent Pascal

Pour Pierre-Henri Chrétien, les gros groupes industriels ont participé à la création d’un vivier d’emplois et de compétences industriels locales. "J’espère que les projets annoncés pourront aller au bout et que les nouveaux équilibres seront vraiment bénéfiques pour tout le monde, y compris ceux qui sont déjà là."

"On a des très gros flux qui vont être modifiés localement", continue-t-il, prenant l’exemple de l’électricité et de la biomasse. "Ce qui est très bien coordonné, c’est qu’on veille à ce qu’on ne soit pas en tension sur le plan macro, que chacun ne regarde pas uniquement ses besoins pour ne léser personne."

Pour Patrice Laurent, maire de Mourenx, la réindustrialisation de ce bassin historique des Pyrénées est en passe "de réussir". "Mais le pire serait de dire, 'ça y est, c’est fait', parce qu’en réalité il ne faut jamais s’arrêter."

Un pôle de recherche majeur

Lacq est le deuxième pôle de recherche et développement en Nouvelle-Aquitaine, notamment dans le domaine des nouvelles solutions énergétiques environnementales et de l’étude du sous-sol. On y trouve des acteurs de la recherche comme le réseau Carnot Isifor, membre du réseau des Carnot qui compte 39 instituts de recherche en France. Il travaille à Lacq sur les géoressources. "Historiquement, on travaillait sur les énergies fossiles, explique Daniel Brito, son directeur, mais l’institut ne finance plus ce type de recherches aujourd’hui." Place donc à la géothermie, à l’hydrogène naturel ou aux biocarburants.

Le modèle est celui de partenariats bipartites, entre cet institut de recherche publique qui emploie 850 chercheurs entre Anglet, Bordeaux, Pau et Toulouse, et les entreprises privées du territoire. "Nos recherches sont destinées à pouvoir répondre à des demandes d’entreprises, mais sont aussi faites à notre initiative, pour anticiper les besoins en amont", explique Daniel Brito. Si les acteurs majeurs comme Terega ou TotalEnergies sont des habitués de la recherche, "on doit aussi faire venir à nous des PME, pour lesquelles c’est un lien moins évident", ajoute le professeur.

À Lacq, le groupe Arkema emploie environ 160 chercheurs au sein de Groupement de recherche — Photo : Alexis Cheziere pour Arkema

Citons aussi le projet H2NA, associant entreprises, BRGM et Université de Pau, financé par la Région, pour évaluer les possibilités de stockage et d’exploitation de l’hydrogène naturel présent dans le sous-sol pyrénéen.

De son côté, le GRL, pour Groupement de recherche de Lacq, du groupe Arkema, emploie 160 chercheurs dans le développement de solutions innovantes "pour décarboner l’industrie chimique", explique Marie-France Raspaud, sa directrice. Ce sont des travaux sur le recyclage, sur des matériaux destinés aux mobilités douces ou sur de la biocatalyse, "pour diminuer l’impact sur l’environnement". Des recherches conjointes, menées avec Chemstart’up ou Canöe, centre technologique spécialisé dans les technologies composites et matériaux avancés, visent aussi à "construire un écosystème" de la recherche, explique-t-elle encore.

Fondé la même année que le GRL d’Arkema, on retrouve aussi le Pôle d’études et de recherches de Lacq (Perl) au rôle crucial pour la compagnie TotalEnergies.

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