"L’avance technologique que l’industrie française peut avoir dans certains domaines risque d’être perdue"
Interview # Industrie # Investissement industriel

Vincent Charlet et Matthieu Dussud délégué général de La Fabrique de l’Industrie et directeur associé de McKinsey "L’avance technologique que l’industrie française peut avoir dans certains domaines risque d’être perdue"

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Contrairement aux idées reçues, les PME et ETI industrielles françaises ne sont pas en retard dans l’adoption des technologies de l’industrie 4.0 par rapport à leurs voisins allemands et italiens. C’est l’un des enseignements d’un ouvrage cosigné par Vincent Charlet (délégué général de La Fabrique de l’Industrie) et Matthieu Dussud (directeur associé de McKinsey & Company). Pourtant, la diffusion des technologies reste limitée et les risques de décrochage tricolore sont bien réels.

Vincent Charlet, directeur général de la Fabrique de l'Industrie, et Matthieu Dussud, directeur associé de McKinsey & Company, ont cosigné l'ouvrage "Les PMI-ETI en quête de productivité" — Photo : DR

Dans votre ouvrage "Les PMI-ETI en quête de productivité", vous avez interrogé 1 200 PME et ETI industrielles en France, en Italie et en Allemagne sur leur niveau d’équipement dans 14 technologies de l’industrie 4.0. Il en ressort que l’adoption de ces technologies est assez limitée dans l’ensemble et que la France n’est pas en retard par rapport à ses deux voisins. Ce résultat vous a-t-il surpris ?

Matthieu Dussud : Quand on a constaté dans notre étude que le degré d’adoption de certaines technologies, comme la cybersécurité, le cloud et la robotique, était nettement plus important en France qu’en Allemagne ou en Italie, on a été un peu surpris. Et nous nous sommes quand même posé quelques questions. Notre étude montre en particulier que la robotique est beaucoup plus adoptée dans les entreprises industrielles françaises (44 % des PME et ETI disent être équipées de robots, NDLR) que dans les entreprises allemandes ou italiennes (avec respectivement des taux d’équipement de 16 % et 21 %).

Or, des études ont démontré par le passé un retard de densité d’équipement dans les technologies productives des entreprises françaises par rapport à leurs homologues italiennes et allemands. Il y a ainsi un peu moins de 200 robots pour 10 000 employés dans les industries françaises, contre 220-230 en Italie et entre 350 et 380 en Allemagne. Cela veut dire qu’il y a beaucoup plus d’entreprises françaises qui sont équipées de robots. Mais que celles qui sont équipées en ont moins que leurs homologues allemandes et italiennes. Il y a donc un sujet de passage à l’échelle en France.

Si les industriels français sont aujourd’hui dans la course en matière d’équipements technologiques, vous pointez un risque de décrochage. Pourquoi ?

Matthieu Dussud. : Nous avons deux inquiétudes. La première, c’est la perspective nettement plus faible des entreprises françaises en termes d’investissement dans les technologies productives qu’en Italie et en Allemagne. L’avance que l’industrie française peut avoir dans certains domaines risque d’être perdue à l’horizon 2030. Dans les deux tiers des technologies étudiées, les projets d’investissement sont par exemple 5 à 10 fois plus faibles en France qu’en Allemagne.

L’autre point d’inquiétude, c’est le niveau de transformation de performance dans les différentes organisations. La France a du retard dans les programmes de transformation.

"Il y a en France une proportion d’entreprises industrielles qui se disent non concernées par les technologies 4.0 nettement plus élevée qu’en Allemagne ou en Italie "

La prudence des industriels français sur la valeur que pourrait apporter la technologie, le relatif faible taux de transformation également qu’on observe nous ramène en fait au sujet du passage à l’échelle. On peut faire l’hypothèse que les industriels français ont investi dans des technologies productives, mais de façon relativement échantillonnaire. Ils n’ont peut-être pas vu le plein potentiel de ces technologies. Ils se demandent en conséquence : est-ce que c’est un investissement prioritaire dans un environnement un peu incertain ? Ce questionnement est très inquiétant parce qu’on sait que la valeur des technologies productives vient justement du passage à l’échelle et du déploiement sur des cas d’usage qui créent de la valeur pour un industriel.

Vincent Charlet : Au cœur de notre inquiétude : un noyau d’entreprises qu’on a appelé les réfractaires. Il y a en France une proportion d’entreprises industrielles qui se disent non concernées par les technologies 4.0 nettement plus élevée qu’en Allemagne ou en Italie (plus de 10 % des industriels se disent "non-concernés" sur 11 technologies en France, contre 4 en Italie et 0 en Allemagne, NDLR).

Lorsque l’on demande aux entreprises françaises si elles estiment nécessaire d’investir dans le progrès technique pour rester compétitives, elles répondent : oui. Quand on leur demande ce qui les empêche de le faire, elles répondent qu’elles manquent de compétences et de ressources financières. Mais dès lors qu’on passe au concret, qu’on ne parle plus de technologies au sens large, mais d’IA, de robots, etc., il n’est plus question de manque d’argent et de compétences. Les industriels estiment que la technologie ne les concerne pas !

Faut-il voir en conclure que la mentalité française est un peu différente ? Et dans quelle mesure l’instabilité politique française peut-elle jouer ?

Vincent Charlet : C’est un questionnement qu’on a depuis le début. Je suis assez prudent, pour ne pas dire réservé, sur l’hypothèse du contexte politique. Il est évident qu’il a pu accentuer l’attentisme ou l’incertitude des entreprises. Mais, pour ceux qui ne se sentent pas concernés par la technologie, il faut chercher d’autres explications.

Dans l’attentisme, il y a parfois aussi une prudence qui est industriellement justifiée. Il n’est pas anormal que les PME et ETI de l’aéronautique préfèrent être certaines qu’une technologie soit sûre avant d’investir : le niveau de sécurité dans l’aéronautique est, par exemple, très exigeant. Il repose en partie sur le fait de préférer, chaque fois qu’il y a un doute, des technologies éprouvées et mûres plutôt que des technologies radicalement innovantes. Donc, l’attentisme à l’égard des nouvelles technologies n’est pas condamnable en lui-même.

Votre étude affirme qu’une PME française de 50 salariés a 10 fois plus de chances de ne pas investir d’ici à 2030 dans la technologie comparé à un industriel employant 1 000 à 5 000 salariés. Comment convaincre ces entrepreneurs français réfractaires de s’intéresser à la technologie ?

Matthieu Dussud : Il y a quatre éléments essentiels à garder en tête pour un industriel.

D’abord, la technologie crée de la valeur. Beaucoup d’études ont été faites sur ce sujet. Par contre, point numéro 2, pour que cette technologie crée de la valeur, il faut la déployer à l’échelle et la déployer sur les bons cas d’usage. On voit souvent des investissements dans des technologies qui ne changent pas le cœur du travail. Or, le cœur du sujet, c’est d’utiliser les technologies pour améliorer la productivité sur une chaîne de production, sur un chantier, dans une usine. Cela demande des efforts de gestion du changement que les entreprises sont un peu réfractaires à faire.

Troisièmement, pour les ETI et les PME, il faut travailler en coopération, c’est-à-dire approcher les grands donneurs d’ordres pour essayer de mettre en place une vue beaucoup plus collaborative de ce type de développement. Une technologie déployée de façon isolée, qui n’est pas faite dans le cadre d’un écosystème industriel avec un grand donneur d’ordres, a moins de chance de créer de la valeur.

Dernier point, les PME et les ETI doivent aussi investir pour créer une culture d’innovation et développer les compétences de leurs collaborateurs. C’est un projet d’entreprise qui est ambitieux et fédérateur.

"Si vous ne prenez pas le train en marche, l’écart qui vous sépare des champions dans votre domaine d’activité ne va faire que croître."

Vincent Charlet : J’ajouterais un argument pour tenter de convaincre les entreprises réfractaires à s’intéresser aux technologies 4.0. Si vous ne prenez pas le train en marche, l’écart qui vous sépare des champions dans votre domaine d’activité ne va faire que croître. Et comme si ça ne suffisait pas, les effets des technologies sont cumulatifs. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, investir dans la technologie apporte plus de gains, plus de valeur si vous avez déjà embrassé les vagues technologiques précédentes et si vous avez fait l’effort de maintenir votre organisation à des hauts niveaux de performance.

Parmi les 14 technologies de l’industrie 4.0 analysées, certaines sont-elles à explorer en premier ?

Matthieu Dussud : Certaines technologies sont assez matures, comme le cloud, la robotique, l’impression 3D, l’analytique avancée et l’internet des objets. On sait que ces technologies créent de la valeur. Pour des PME ou des ETI de petite taille, qui ont peut-être des budgets R & D plus modestes, investir sur ces technologies prouvées, qui ont déjà été testées sur des cas d’usage similaires à ceux qui créeraient de la valeur chez eux, me semble être une priorité. Pour les entreprises qui ont un peu plus de capacité de R & D, aller sur la réalité augmentée, la réalité virtuelle, voire l’informatique quantique, peut s’avérer intéressant.

Outre la maturité de la technologie, on peut utiliser une deuxième grille de lecture. Il s’agit de regarder les dimensions de création, ou de perte, de valeur dans l’entreprise et de mettre en face les bonnes technologies.

C’est une démarche structurée qu’on ne voit pas assez souvent. Beaucoup de dirigeants recherchent des technologies qui font le buzz. Et c’est pour cela qu’on voit beaucoup d’argent dépensé dans des cas d’usage qui ne changent pas la donne. Alors que le plus important, c’est l’adéquation entre les vraies problématiques business et la capacité de la technologie.

En termes de politique publique, vers quoi faut-il tendre ?

Vincent Charlet : Une politique publique doit absolument raisonner large, c’est-à-dire être bâtie sur cette idée que la technologie par elle-même ne suffit pas. L’adoption de la technologie doit s’intégrer dans un cadre plus large de réflexion sur les bons cas d’usage et la transformation de l’organisation, en particulier la montée des compétences.

En France aujourd’hui, une politique publique dans le domaine de la technologie s’adresserait, en partie, à des entreprises déjà équipées et, en partie, à des entreprises qui ne sont pas équipées mais qui se sentent non concernées. Pour ces raisons, il y a besoin d’un effort d’accompagnement ou de pédagogie.

L’analogie que je prends parfois, c’est celle de la politique dite des territoires d’industrie, conçue comme un panier de services qui pouvait être mis à disposition sur la base de projets d’entreprises. Cela me paraît être une approche astucieuse de proposer un coup de main aux entreprises en les invitant à réfléchir à leurs projets, avec un accompagnement de nature organisationnelle.

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