Qu’est ce qui a motivé cette étude de La Fabrique de l’industrie sur les innovations de rupture en France ?
Nous avons cherché à comprendre pourquoi la France et l’Europe déposent peu de brevets dans les technologies de rupture, y compris dans des domaines comme la transition énergétique, où l’on pensait avoir une longueur d’avance. Le constat est clair : la science sur laquelle reposent ces brevets est produite ailleurs. Pourtant, la France dispose de bons chercheurs. Il y a donc une fuite quelque part. Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’innovation de rupture est un moteur clé de compétitivité et de souveraineté économique.
Quelles sont les causes de cette fuite ?
Pas forcément là où on croit. On parle souvent d’entreprises prédatrices qui copient et doublent nos innovations. On déplore également volontiers le manque de passerelles entre science et innovation - deux mondes qui ne partagent ni les mêmes formations, ni les mêmes codes, ni les mêmes contraintes de temps -, pour expliquer notre difficulté à transformer nos résultats scientifiques en innovations de rupture. Pourtant, à l’échelle mondiale, 80 % des articles scientifiques inspirent des brevets, et 60 % des brevets s’appuient sur des publications scientifiques. Notre étude montre donc qu’il faut chercher ailleurs l’origine de cette déconnexion entre la recherche académique et son exploitation industrielle, véritable frein à notre compétitivité.
Vous montrez en effet que les entreprises françaises ne sont pas suffisamment proactives dans leur recherche d’innovations scientifiques…
Globalement, les entreprises du monde entier sont nettement moins proactives que les entreprises américaines pour aller chercher des sources scientifiques mondiales. La France doit s’en inspirer et être plus offensive sur ce terrain. C’est cette proactivité des entreprises qui explique l’essentiel de la différence entre les pays qui, tous calculs faits, "offrent" leur science aux entreprises étrangères et ceux qui parviennent au contraire à compenser ce flux en s’inspirant en retour des meilleurs articles publiés dans le monde. Côté public, le système scientifique français n’a pas bénéficié d’un soutien renforcé depuis longtemps. La France et ses partenaires européens s’étaient fixé un objectif de 3 % du PIB consacré à la R & D d’ici 2010. Or, nous n’avons pas progressé d’un iota.
Les différences institutionnelles entre la France et les pays anglo-saxons jouent-elles un rôle ?
Oui. Dans le système anglo-saxon, les équipes de recherche doivent constamment prouver leur excellence pour obtenir des crédits. En Europe continentale, notamment en France, le système est plus institutionnel, c’est-à-dire à la fois plus stable et plus égalitaire. Il est peu contestable que cela tende à réduire la production de science à fort impact.
"La capacité des États-Unis à produire une grande quantité d’articles scientifiques d’excellent niveau est plus grande qu’en France"
Un chiffre illustre bien cette différence : les États-Unis produisent 18 % des articles scientifiques mondiaux, mais leur part grimpe à 37 % lorsqu’on se limite aux articles à fort impact qui sont repris dans les brevets de rupture. La capacité des États-Unis à produire une grande quantité d’articles scientifiques d’excellent niveau est plus grande qu’en France et ce, quelle que soit la technologie. Cette sélectivité leur permet d’être prépondérants dans les avancées majeures.
Pourquoi la France décroche-t-elle dans le dépôt de brevets ?
Ce n’est pas un problème de flux entre les laboratoires et les entreprises, mais de système. J’observe deux freins majeurs. Le premier est que la recherche publique est sous-financée et moins soutenue qu’auparavant. Deuxième frein, l’industrie française est de taille trop réduite et peu active en matière d’innovation de rupture. Il faut arrêter de se demander quel nouveau dispositif ajouter pour rapprocher le public et le privé ou la science et l’industrie. Il en existe déjà suffisamment pour favoriser les interactions entre public et privé (Cifre, loi Allègre…). Mais ces mesures ne peuvent jouer efficacement leur rôle que si les systèmes public et privé sont eux-mêmes performants.
Dans quels secteurs la France pourrait-elle exceller ?
Malheureusement, aucun ne se distingue particulièrement. Notre étude montre que la France est absente du palmarès des pays leaders dans les 12 technologies que nous avons analysées. Notre industrie est encore très axée sur des activités à forte valeur ajoutée mais à faible intensité en R & D (agroalimentaire, vins et spiritueux, luxe). Les pondérations de ces secteurs n’ont pas beaucoup évolué en 20 ou 30 ans, alors que d’autres pays ont su transformer leur tissu industriel vers des activités plus innovantes. Si la France veut redevenir un acteur majeur de l’innovation, elle doit concentrer ses efforts sur des secteurs stratégiques à forte intensité technologique, comme les biotechnologies, l’intelligence artificielle… Mais cela nécessite des changements de paradigme profonds, en particulier un meilleur alignement entre les priorités des acteurs publics et privés, ainsi que des investissements massifs en formation et en infrastructures de recherche.
Que peuvent faire l’État et les entreprises ?
Côté public, Il est temps de mettre un terme à ce tassement progressif des soutiens publics à la recherche car nous sommes à un point critique aujourd’hui. Et si l’objectif poursuivi est celui des innovations de rupture, alors il faut orienter ce soutien de façon privilégiée vers les laboratoires et les équipes qui affichent un bon niveau d’excellence et une capacité à produire de la science à fort rayonnement et impact. Nous devons aussi encourager davantage les études scientifiques pour former plus d’ingénieurs et de techniciens.
"Tant que nous n’aurons pas d’entreprises fortes dans les logiciels ou les nouvelles technologies, la France restera un acteur de second plan en matière d’innovation"
De l’autre côté, nous avons une industrie en France d’une trop faible taille mais qui est également trop peu orientée vers les activités innovantes. La question ici est complexe : faut-il chercher à réformer la structure de notre tissu industriel pour développer de nouveaux secteurs intensifs en connaissances ? Ou encourager, à l’intérieur des secteurs existants, l’émergence d’acteurs très innovants ? Tant que nous n’aurons pas d’entreprises fortes dans les logiciels ou les nouvelles technologies, la France restera un acteur de second plan en matière d’innovation. Un pays qui n’innove pas massivement dans le numérique aujourd’hui est condamné à l’effacement sur la scène technologique mondiale.
Comment se positionnent les autres grandes puissances ?
À l’inverse de la France, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et la Chine ont su renouveler rapidement leur tissu industriel au profit des secteurs innovants. Ces pays ont une recherche dynamique et des entreprises proactives en matière d’innovation. Quant à la Chine, il s’agit plus d’un effet volume. Au palmarès des dépôts de brevet de rupture, c’est le pays qui progresse le plus vite et de loin. Si elle n’est pas encore à la hauteur de ce qu’elle pourrait espérer, compte tenu de sa taille et de son potentiel scientifique, elle pourrait devenir leader mondial dans les prochaines années.
Quid de l’Europe dans ce palmarès ?
Si l’on additionne les contributions de chaque pays, l’Europe semble bien placée. Mais ce score est trompeur : sans l’Allemagne, l’UE serait largement derrière la Corée du Sud. Ainsi, on constate que la Corée du Sud fait jeu égal avec l’UE toute entière et que ce n’est pas la France qui concourt de façon significative à ce score européen. L’Union européenne manque d’une stratégie unifiée et d’un véritable moteur de recherche et d’innovation commun.