De la "Volaille de Janzé" figurait au menu d’un dîner d’État organisé à l’Élysée en janvier, en l’honneur de la République d’Angola. Si l’information peut paraître anodine au regard des enjeux mondiaux, pour Les Fermes de Janzé, cela veut dire beaucoup. La volaille Label Rouge a été cuisinée "contisée et rôtie" par le chef Fabrice Desvignes, comme un mets d’exception faisant honneur à la gastronomie française. C’est tout simplement une réussite pour la direction de la coopérative bretillienne, dont la stratégie est aujourd’hui de gagner des parts de marché, auprès des chefs et des particuliers avec ses produits "entiers".
5 millions de volailles par an
Les Fermes de Janzé produisent environ 5 millions de volailles par an, sur un marché français qui en consomme 1 milliard, dont la moitié est importée. "La consommation a augmenté de 10 % en 2024, notamment sur les produits préparés, mais c’est actuellement l’importation qui croît plus vite que des produits français", regrette Stéphane Letue, directeur général de la coopérative basée à Janzé depuis sa création officielle en 2003. Elle regroupe aujourd’hui 170 éleveurs, tous obligatoirement installés en Ille-et-Vilaine ou sur des cantons limitrophes. IGP oblige. Car produire du poulet de Janzé, ce n’est pas produire du simple poulet. L’appellation trouve son origine bien avant 2003.
Poulardes de Rennes célèbres à Paris
La première mention que l’on trouve des volailles de Janzé remonte à 1776. Il s’agit de gélines noires, traditionnelles du territoire armoricain, citées dans un dictionnaire de Bretagne. Au début du XIXe siècle, elles sont même très courues à Paris, où elles sont connues sous le nom de "Poulardes de Rennes". En 1827, elles figurent d’ailleurs à l’inventaire des produits de Bretagne. "À cette époque, le marché de Janzé était très réputé pour ses volailles. Il représentait la place marchande la plus importante du département", raconte Marina Maussion, éleveuse à Saint-Amel depuis 2017 et présidente de la coopérative depuis 2023.
Le poulet de Janzé, même s’il n’en a pas encore son nom officiel ni son IGP (Indication Géographique Protégée, qui sera obtenue en 1996), traverse les décennies, élevé par des fermiers qui font du poulet de Janzé chacun dans leur coin. Ses qualités gustatives en font une spécialité gastronomique du terroir français en tant que produit breton. "En 1929, on les appelle "Les poussins de Janzé", comme nous l’avons retrouvé sur une carte recensant les spécialités de la région, conservée à la Bibliothèque Nationale de France", ajoute Cindy Moreau, responsable de la communication et du marketing des Fermes de Janzé.
Au menu du paquebot France
Dans les années 1970, les poulardes traversent même l’Atlantique, à bord de compagnies maritimes de croisière. "À l’occasion des cent ans de Phileas Fogg, ce héros de Jules Verne, le Paquebot "France" met ainsi le Poussin de Janzé Sauce Mousquetaire au menu d’un fabuleux repas, ajoute Cindy Moreau. Nous pensons qu’il s’agissait plus vraisemblablement de coquelet." C’était le 10 février 1972.
À la fin de cette même décennie, les élus locaux de Janzé, qui avaient en tête l’histoire de ces volailles, dont on entend parler partout, commencent à réfléchir à une manière de sécuriser les revenus des producteurs laitiers, nombreux sur le territoire. L’élevage de volailles fermières à Janzé va devenir une possibilité de diversification. "À ce moment-là, on parlait peu des volailles fermières. Les poulets qui étaient commercialisés en France étaient presque à 100 % des volailles industrielles. Janzé a voulu alors proposer des produits plus haut de gamme", souligne Stéphane Letue.
Une association et le Label Rouge
Une dizaine de fermiers se rassemblent autour de Joseph Robert en 1980 pour créer l’association du Poulet de Janzé. Dès le départ, leur objectif est de vendre des poulets Label Rouge, de qualité supérieure. Le poulet blanc (90 % des volailles) est labellisé, puis le jaune et le chapon blanc, la dinde, la pintade et le chapon jaune. "Par rapport à un poulet standard, élevé en 33 jours aujourd’hui grâce aux progrès de la génétique, nos poulets sont élevés en 81 jours minimum, précise Stéphane Letue. Ils doivent être maximum 11 par mètre carré (contre 22 pour le standard) et sortir en extérieur. Au début de la coopérative, les éleveurs passaient pour des ayatollahs !"
Mais c’est ce qui a fait le succès des Poulets de Janzé. L’organisation en filière a aussi participé à leur développement. En 1996, ils confient leurs bêtes à un seul opérateur abattoir, Doux.
Une coopérative pour défendre les éleveurs
En 2003, alors que les fabricants d’aliments démarchent les producteurs, l’association décide de se transformer en coopérative pour faciliter le quotidien des 200 éleveurs. Son premier président, Patrick Giboire, en tiendra les rênes pendant vingt ans jusqu’en décembre 2022. En même temps, elle se dote de sa propre filiale de distribution, JVT (Janzé Volaille Tradition). "L’objectif de la coopérative était aussi de mieux défendre leurs intérêts, explique Stéphane Letue. Mais en 2007, Doux met la pression aux éleveurs sur les prix". La coopérative passera désormais par le groupe LDC pour abattre ses volailles. Mais certains éleveurs arrêtent leur activité, par manque de visibilité. "Il a fallu attendre 2012 pour que la confiance reparte." Et avec elle la construction de nouveaux poulaillers.
1 million d’euros par an pour les poulaillers
La coopérative les accompagne dans ces investissements, à hauteur d’un million d’euros partagés par an. "Nos éleveurs disposent de 420 poulaillers, avec une croissance de + 20 par an", précise le directeur. Elle est également investisseur de la coopérative Enerfées à hauteur de 61 % depuis 2021, une unité de méthanisation à Janzé. La coopérative connaît une croissance continue, avec 30 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024. "Nous atteindrons 40 millions d'euros en 2025, mais il faut préciser que c’est dû à l’intégration de la vente des aliments consommés par les éleveurs, que la coopérative achète désormais pour eux avant de leur revendre". Les volailles sont ensuite vendues à 70 % en GMS et à 30 % auprès de bouchers, rôtisseries, restaurants, etc. Grâce à JVT, les Fermes de Janzé travaillent à élargir leur portefeuille de clients, vers de plus en plus de restaurateurs. Elles diversifient aussi le type de volailles, pour des poulets MDD (marque de distributeur) ou "free range", vendus à l’étranger. "Cette diversification sécurise encore nos éleveurs", explique Stéphane Letue.