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La Creuse, un département en lutte pour son attractivité économique
Enquête Creuse # Politique économique

La Creuse, un département en lutte pour son attractivité économique

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Depuis 2019, la Creuse est lancée dans une vaste opération de revitalisation de son économie, notamment à travers des "Plans particuliers", financés par l’État et les collectivités. Sur ce territoire en crise démographique, l’enjeu de l’attractivité économique est au premier plan, porté par des entreprises poids lourds mais aussi par de nouveaux venus et des projets.

Dagard est le premier employeur privé creusois. Spécialisé dans la fabrication de chambres froides et de solutions isothermes, il emploie 300 salariés — Photo : Helder Ribeiro/Dagard

Tout est parti de l’épisode traumatique dit "des GM & S". En 2017, la disparition en Creuse de ce sous-traitant de l’automobile devient un sujet majeur de l’élection présidentielle : 277 emplois sont menacés à La Souterraine et tout un pan de l’économie du département vacille. Une fois à l’Élysée, Emmanuel Macron reçoit les élus creusois et quelques mois plus tard, son Premier ministre Édouard Philippe vient officiellement signer le premier PPC, ou Plan Particulier pour la Creuse, à Felletin pour tenter de développer économiquement le deuxième département le moins peuplé de France métropolitaine.

120 millions d’euros de l’État pour revitaliser l’activité

Après un premier épisode étalé de 2019 à 2022, un second plan de revitalisation économique a été lancé cette année jusqu’en 2026, sous l’égide de la préfecture pour "définir la Creuse de 2050". Si le premier plan était conçu comme "une forme de réparation, après la fin de l’équipementier automobile, dans un département qui avait le sentiment - peut-être à raison - d’être abandonné, le second a plutôt un discours tourné vers l’avenir", explique la préfète de la Creuse Anne Frackowiak-Jacobs

Le PPC 1 était de 60 millions d’euros (contre 80 millions annoncés) mobilisés par l’État, notamment pour des grands équipements de territoire ou des projets liés au tourisme et à l’attractivité locale. Le plan France Relance, lancé en 2020 suite à la crise sanitaire, était venu abonder les grandes lignes du plan en portant à 100 millions d’euros les crédits globaux disponibles pour la Creuse. Le budget du PPC 2 est nettement réduit, avec 20 millions d’euros actés par l’État. Une satisfaction tout de même pour la préfète, "compte tenu de la situation budgétaire actuelle".

Attirer une population nouvelle

Le pacte a notamment été reconduit au regard "de fragilités persistantes" du territoire. Le département dont le solde démographique reste négatif, a besoin "d’attractivité par l’activité économique", estime Anne Frackowiak-Jacobs. Une dynamique qui passe notamment par l’installation d’une population nouvelle, afin de compenser un autre phénomène, celui du vieillissement de la population et d’un solde migratoire légèrement positif mais constitué pour l’essentiel de jeunes retraités. "Tout l’objet du plan 2" est de permettre aux actifs "de scolariser leurs enfants et les éduquer en Creuse, dans de bonnes conditions de logement", indique la préfète.

"À force de ne parler que de poumon vert, on aura bientôt une gigantesque maison de retraite"

À l’instar des élus du territoire, cette dernière veut battre en brèche l’image d’une Creuse purement rurale et agricole. "À force de ne parler que de poumon vert, on aura bientôt une gigantesque maison de retraite", estime-t-elle.

La diversification face aux aléas économiques

En Creuse, l’emploi agricole représente 15 % de l’activité économique, contre 19 % pour l’industrie. Selon des chiffres de l’observatoire économique de la Chambre de commerce et d’industrie de Creuse, en 2023, le nombre d’entreprises a augmenté de près de 5 % sur le territoire, quand le nombre de salariés a lui légèrement baissé de 1,6 % par rapport à 2022. Les secteurs des services et du commerce demeurent les plus gros pourvoyeurs d’emplois (29 % chacun). 95 % des entreprises sont des TPE, et seulement 17 entreprises ont plus de 100 salariés.

Cette nécessaire mue de l’économie de la Creuse passe par une logique, celle de "maintenir une diversité des activités" pour permettre au territoire "d’être beaucoup plus résilient face aux aléas de la conjoncture qu’un territoire mono industriel", assure de son côté le président de la Région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset.

Philippe Daly, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI), évoque lui aussi la nécessité d’un "développement endogène avec des entreprises et des filières, pour qu’elles grossissent autour d’un noyau robuste qui permet de maintenir les services à la population."

Rioland, fraîchement installé et bientôt l’un des plus gros employeurs privés

Il prend pour exemple l’installation récente du maroquinier Rioland, "qui va fixer de la population sur le territoire et induire des emplois nouveaux parce qu’on sait qu’un emploi industriel en génère d’autres sur le territoire." En 2023, ce groupe basé dans l’Indre, déménageait dans la friche réhabilitée de La Souterraine, dans les locaux de la marque de prêt-à-porter De Fursac, fermée en 2021.

Avec 170 personnes employées à ce jour, le groupe table sur la création de 300 emplois dans les cinq ans, ce qui en ferait l’un des plus gros employeurs privés du département. Pour faciliter son arrivée, et démarquer la Creuse de la concurrence d’autres territoires, il a fallu "agilité et réponse rapide", rappelle Alain Rousset. La Région a ainsi décidé en un temps record l’attribution d’une subvention de 2,5 millions d’euros pour réhabiliter la friche industrielle de La Souterraine.

Dagard, Picoty, des poids lourds historiques

L’économie locale peut aussi compter sur plusieurs poids lourds, entreprises historiques du département. C’est le cas de Dagard, premier employeur privé creusois, spécialisé dans la fabrication de chambres froides et de solutions isothermes, implanté à Boussac, où travaillent 300 salariés, depuis 1951.

Si cette entreprise tire sa fierté de son implantation, Alexane Delmas, sa directrice générale, reconnaît que le bassin n’est pas des plus faciles en termes de recrutement et de mobilité pour attirer certains candidats. L’entreprise a actuellement une quinzaine de postes à pourvoir. La dynamique de ces dernières années, Dagard la ressent notamment dans ses échanges avec la Région, au soutien à l’acquisition d’un nouveau système d’information pour l’entreprise, un "chantier majeur".

Dagard, qui a également une filiale américaine, veut devenir un "acteur privilégié à l’échelle européenne" en matière de développement de technologies de pointe, notamment à destination de laboratoires pharmaceutiques. En 2023, l’entreprise a affiché un chiffre d’affaires de 70 millions d’euros, en nette baisse, après une année difficile "marqué par la hausse des taux d’intérêt et le ralentissement des investissements", assure Alexane Delmas. La société qui réalise 30 % de son chiffre à l’export, notamment avec des clients en Afrique, en Inde, en Australie ou même en Europe, "aimerait remonter à 80 voire 85 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024 et est optimiste pour son développement.

"On travaille avec les collectivités, notre proximité et notre ancrage dans le territoire nous permettent cela."

Parmi les "anciens", impossible de ne pas citer Picoty, 1 300 salariés dont 120 en Creuse, implanté dans le département depuis quatre générations sur plus de 100 ans, dont le centre névralgique se situe à La Souterraine. Le groupe (1,3 Md€ de CA en 2021), connu pour la distribution de carburant dans les stations-service Avia, commercialise aussi des granulés, du fioul domestique et multiplie les projets de carburants alternatifs. "On a embauché 30 personnes en 2023 et 20 en 2024, majoritairement en Creuse et pour travailler dans les nouvelles énergies bas carbone", explique Mathias Schildt, directeur général du groupe. À La Souterraine, Picoty, "serré dans ses murs" prévoit aussi de construire de nouveaux bâtiments "à la pointe sur les basses énergies", d’ici trois ans.

Le groupe Picoty, basé à La Souterraine depuis plus de 100 ans, prévoit des agrandissements d’ici trois ans — Photo : Marius Thomasset-Schanke pour Picoty

Le dynamisme économique de la Creuse, le groupe en est "acteur", assure son DG. "On travaille avec les collectivités, notre proximité et notre ancrage dans le territoire nous permettent cela, d’autant qu’on est une société familiale avec une vision à long terme, ajoute-t-il. On voit que ça bouge chez nos partenaires, il y a une énergie, on veut faire des choses."

Des nouveaux et des "pépites"

Plus récemment, il y a un an, Electrolux Professionnel a fait le choix de relocaliser en Creuse une partie de sa production, celle d’une essoreuse à salade dédiée au marché américain. Un choix fort, qui a nécessité de "se battre pour réussir", rappelle Alexandre Lépée, directeur du site d’Aubusson. Aidé par la Région en matière d’innovation à hauteur de 72 000 euros, le groupe suédois a ainsi développé un produit capable de concurrencer l’ex-fournisseur chinois, remis en cause après des plaintes de clients sur la qualité. Le site d’Aubusson emploie aujourd’hui un peu moins de 100 personnes.

La préfète de la Creuse, Anne Frackowiak-Jacobs, en visite dans l'usine d'Electrolux Professionnel, avec le directeur du site Alexandre Lépée — Photo : Préfecture Creuse

Parmi les arrivées, le projet Biosyl est largement scruté : il prévoit d’implanter une usine de pellets en bois sur un terrain de 15 hectares, situé dans la zone industrielle de Guéret. Un investissement de 25 millions d’euros censé créer 40 emplois, dont les travaux sont prévus pour débuter à l’automne, qui doit surtout aider à structurer une filière bois éclatée, envisagée comme un axe majeur du PPC 2.

"Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment d’interlocuteur unique, chacun travaille un peu de son côté et on veut travailler avec l’ensemble de la filière sur la gestion forestière, pour qu’elle devienne une filière d’excellence", abonde la préfète Anne Frackowiak-Jacobs.

"Le tissu industriel résiste bien en Creuse, même si ça ne veut pas dire que c’est facile."

Pour Alain Rousset, président de la Région, la Creuse tire aussi son épingle du jeu grâce à ses "pépites" comme Codechamp, une PME de 50 salariés qui conçoit et fabrique du matériel de haute valeur ajoutée pour des applications spatiales et militaires ; Microplan et ses instruments de contrôle et de mesure de haute précision en granit, alumine céramique et carbure de silicium (50 salariés) ; ou encore Centre Lab, spécialiste des préparations hospitalières et dispositifs médicaux qui entend doubler la masse de ses 40 salariés d’ici cinq ans.

Des exemples qui font dire à Philippe Daly, directeur général de la CCI que le "tissu industriel résiste bien" en Creuse, "même si ça ne veut pas dire que c’est facile". Pour lui, il est indispensable d’aider ces entreprises à "accéder à de nouveaux marchés, à créer des éléments de différenciation pour pouvoir sortir d’une forme de dépendance à un seul secteur ou client."

Le défi de la formation pour répondre aux difficultés du recrutement

Le sujet du recrutement reste une épine dans le pied de plusieurs des entreprises du territoire. Il est parfois rendu difficile par le manque d’attractivité mais aussi accru par un manque de formation à certains métiers en tension. Stéphane Conchon, dirigeant de Microplan, rencontre des difficultés à recruter, plus spécifiquement des techniciens d’usinage, un métier aujourd’hui trop considéré comme "voie de garage" dans l’industrie, selon lui. "On a des métiers très spécifiques à notre activité et on n’arrive pas à recruter ce qui est dommage parce que c’est un métier d’avenir et plusieurs sociétés ici en ont besoin", souligne ce dernier.

Le lycée Felletin, consacré aux métiers du bâtiment, accueille chaque année 450 élèves — Photo : DR

Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine en convient, "c’est un défi de maintenir les structures de formation, les lycées, les CFA pour qu’ils soient un outil d’attractivité". Anne Frackowiak-Jacobs, préfète du département, observe également que les jeunes bacheliers creusois renoncent souvent à quitter leur département pour leurs études supérieures dans des métropoles jugées trop lointaines.

Alain Rousset, président de la Région Nouvelle-Aquitaine, au lycée Felletin — Photo : Yannick Pirot / Région

Le lycée des métiers du bâtiment, situé à Felletin, est un "emblème" de cette tentative de former localement de futurs acteurs de l’économie locale. Dès 2019, "on en a évité la fermeture et on l’a rebâti", explique Alain Rousset. Un budget de 46 millions d’euros a ainsi été consacré à cette "université de proximité" qui propose des filières dans le gros œuvre, la structure métallique, la finition du bâtiment, le bois-construction et la pierre, avec des diplômes allant du CAP à la licence. 450 élèves y sont formés chaque année.

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