Début juin, le Sénat a validé la "proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile", surnommée loi anti-fast fashion, cette mode très éphémère à prix cassés qui déferle de plus en plus en France. Avec en particulier "l’ultra-fast fashion" et des enseignes comme Shein, Temu, AliExpress en ligne de mire. Ce texte qui doit être appliqué en 2026 va-t-il dans le bon sens ?
Il y a deux avancées principales. La première, c’est l’interdiction de la publicité pour les marques qui incitent trop à consommer, en affichant un nombre de références extrêmement vaste. Une interdiction qui concerne aussi bien les médias classiques, les influenceurs que les réseaux sociaux.
Le texte prévoit en outre un système de pénalités significatives pour les marques, en fonction de l’impact écologique de leurs vêtements (le montant des pénalités n’est pas arrêté, mais des plafonds ont été fixés à 5 euros par article en 2025, avant d’atteindre progressivement 10 euros en 2030, dans la limite de 50 % du prix de vente hors taxe, NDLR).
"Avec cette nouvelle loi, les marques de fast fashion — qui sont à l’origine de la crise écologique et économique du textile en France — vont payer significativement plus"
Ces pénalités s’inscrivent dans le cadre de la responsabilité élargie du producteur ou REP. En résumé, quand une entreprise du textile met un produit sur le marché, elle doit financer l’éco-organisme de la filière, baptisé Refashion, qui doit prendre en charge la fin de vie des produits (collecte, recyclage, etc.). Des pénalités de l’ordre de quelques centimes par vêtement jusqu’ici. Mais avec cette nouvelle loi, les marques de fast fashion — qui sont à l’origine de la crise écologique et économique du textile en France — vont payer significativement plus. Et ce surplus sera reversé via des primes aux entreprises vertueuses.
Sous quelle forme seront redistribuées ces primes aux entreprises de mode plus vertueuses d’un point de vue écologique ?
Ce n’est pas encore défini. Et c’est ce qui manque à la loi. Pour l’instant l’organisation est laissée à la main de l’éco-organisme. En revanche, nous savons que les pénalités vont être indexées selon un "coefficient de durabilité", un indicateur qui comprend la largeur de la gamme (plus la gamme est vaste moins le coefficient sera bon, sachant qu’une enseigne comme Shein "propose quotidiennement 10 000 nouvelles références", rapporte Yann Rivoallan, président de la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin, NDLR). L’indicateur comprend aussi l’incitation à réparer, ce qui signifie pour les grandes entreprises le fait de prendre en charge soi-même la réparation. Et suppose que l’écart entre le prix du neuf et le prix de la réparation soit suffisant. Pour info, à ce sujet l’Ademe a évalué que si les prix de la réparation sont supérieurs à un tiers du prix du neuf, il y a peu de chance que le client répare. Ce critère pénalise donc les vêtements à bas prix.
"Le modèle de la fast fashion repose sur deux principes : des prix et bas et une très forte incitation à consommer"
Ces pénalités sont-elles suffisantes, selon vous ?
Oui. Même s’il y a des limites, puisque vous ne pouvez pas mettre une pénalité de 10 euros sur un T-shirt à 2 euros, les montants seront assez élevés, comparés aux éco-contributions qui restaient jusqu’ici indolores pour les marques. Il faut que les pénalités et les bonus soient significatifs. Car quel est le but de cette loi ? Il ne s’agit pas d’embêter les entreprises, mais de les convaincre de renoncer au modèle destructeur de la fast fashion. Et ce modèle repose sur deux principes : des prix et bas et une très forte incitation à consommer. C’est-à-dire concrètement aller produire à l’autre bout du monde en exploitant des salariés d’autres pays. Et pousser les clients à acheter toujours plus, en renouvelant énormément les collections et proposant une largeur de gamme infinie… Cette loi veut inciter à se tourner vers des modèles plus vertueux.
"Depuis les années 80, la consommation de vêtements des Français a doublé. Dans le même temps, nous avons perdu des dizaines de milliers d’emplois dans la mode ! Il y a quelque chose qui ne va pas."
Il y a aussi l’ajout d’une taxation des colis dans le texte de loi, sachant que jusqu’à présent les colis d’un montant inférieur à 150 euros sont exemptés de droit de douane. Au grand dam du gouvernement…
Une très bonne chose. Cela cible clairement l’ultra fast fashion. La mesure était prévue au niveau européen mais dans un calendrier plus lointain, cela permettra peut-être d’accélérer le processus. Même si concernant la crise économique et écologique du textile, le problème clé reste les délocalisations pour aller exploiter des gens à l’autre bout monde, faire du bas prix et inciter à consommer… De ce point de vue, la mesure la plus importante ce sont donc les pénalités parce qu’elles s’attaquent au cœur du problème.
Vous voudriez aller plus loin que le texte voté à l’Assemblée nationale puis au Sénat ?
Je voudrais toujours aller plus loin. Il y a beaucoup de choses à mettre en place… À partir du moment où l’on comprend que le modèle de la fast fashion est destructeur pour toute l’économie française - pour les autres marques, les petits commerces, l’industrie textile, l’économie de la seconde main, etc. -, il faut réguler de façon extrêmement forte. Pour rappel, depuis les années 80, la consommation de vêtements des Français a doublé. Dans le même temps, l’emploi lié à la mode a diminué, nous avons perdu des dizaines de milliers d’emplois ! Tout en faisant exploser la pollution liée aux vêtements. Il y a quelque chose qui ne va pas.
Concernant la nouvelle loi, il faudrait notamment s’assurer qu’il y ait une progressivité des malus pour que le texte ne touche pas uniquement Shein et Temu, mais aussi toutes les marques qui ont des pratiques de fast fashion. Le risque étant notamment que des grands noms de la fast fashion récupèrent des primes issues de pénalités qui ne toucheront que l’ultra-fast fashion des Shein et Temu… Pour l’instant, c’est encore flou… Cela sera décidé soit par décret, soit par l’éco-organisme de la filière.
"Le développement actuel de H & M et Primark n’est pas une bonne chose pour l’économie française"
Des "pénalités progressives" pour les marques de fast fashion, c’est-à-dire ?
Je pense qu’il devrait y avoir des pénalités très fortes sur Shein et des pénalités un peu moins fortes sur d’autres acteurs comme Primark, un exemple européen d’ultra-fast fashion, dont le modèle reste également destructeur, certes dans une moindre mesure. Puisqu’un Primark qui s’installe dans une zone commerciale, détruit une série de petits commerces autour. Et si Primark crée de l’emploi, en valeur nette, ça détruit de l’emploi au total dans l’écosystème. On accroît ainsi notre déficit commercial, etc.
Pour vous, la loi devrait-elle toucher aussi des enseignes de type H & M ou Kiabi ?
Oui. Structurellement, elles ne sont pas extrêmement différentes de l’ultra-fast fashion. Je ne dis pas qu’il faut les interdire. Mais je pense qu’il faut les orienter vers des meilleures pratiques. Car, actuellement, le développement de H & M ou Primark par exemple n’est pas une bonne chose pour l’économie française. Une commission paritaire du Parlement examinera davantage le périmètre de la loi à la rentrée.
Au-delà de la lutte contre la fast fashion, quelles mesures doit-on adopter selon vous pour rebâtir une industrie textile et un commerce d’habillement forts en France ?
La question c’est : pourquoi est-ce plus cher de produire en France ? Parce que nous sommes un pays mieux disant socialement et écologiquement parlant. Les salariés sont payés dignement, avec une Sécurité sociale, des congés, les entreprises paient des impôts pour qu’on puisse construire des routes, des écoles, etc.
Et parce qu’on protège l’environnement : avec l’obligation de traiter ces eaux usées avant de les rejeter dans la nature, etc. Tout cela a un coût. Chez Impact France, nous prônons une compétitivité basée des standards sociaux et écologiques. Cela signifie en résumé : ne pas faire rentrer en France des produits qui sont produits dans des conditions qui ne seraient pas autorisées dans notre pays…
En un mot des barrières réglementaires plus élevées en matière sociale environnementale ?
Oui. Ou bien des interdictions ou encore des quotas d’importation. En disant : si vous augmentez les salaires pour que les salariés puissent vivre dignement, vous pourrez livrer davantage de marchandises. En fait, cela existait par le passé dans le textile, jusqu’en 2005, avec "l’accord multifibres" passé avec des pays en développement. C’est d’ailleurs intéressant de voir que c’est au moment où ces accords ont été abrogés que l’industrie textile française est morte…
"Il faut protéger l’industrie textile d’une concurrence déloyale. Pour cela, il nous faut cette forme de protectionnisme, qui peut être basé sur notre avantage, c’est-à-dire des conditions sociales et environnementales élevées"
Le mécanisme de taxe carbone aux frontières, même si je le trouve mal conçu, constitue un autre levier intéressant. En résumé, on dit : si produisez en dehors de l’Union européenne mais de manière plus polluante, vous devez payer pour compenser et exporter chez nous. Avec deux conséquences : on protège ainsi l’industrie nationale et cela incite les autres pays à décarboner, à être moins polluants et à améliorer aussi les conditions de production à l’étranger. Il faut aussi des mécanismes d’ajustements sociaux aux frontières. Une forme de barrière douanière éclairée, qui permet de tirer tout le monde vers le haut.
Une forme de protectionnisme en somme…
Il faut protéger l’industrie textile d’une concurrence déloyale. Pour cela, il nous faut cette forme de protectionnisme, qui peut être basé sur notre avantage, c’est-à-dire des conditions sociales et environnementales élevées. On se placera ainsi en leader… J’y vois un moyen de retrouver notre compétitivité, parce que tous les autres leviers nous ne les avons pas ou plus : les usines ont été délocalisées, on ne dispose pas d’énergie à très bas coût, les meilleurs ingénieurs du monde se trouvent désormais en Chine et en Inde…
Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la filière de la mode en France ?
Oui, bien sûr. De toute manière, cette façon de consommer du vêtement à prix cassé et un peu jetable n’a pas de sens à long terme. Il faut retrouver un monde où l’on consomme moins de vêtements, en achetant des vêtements qui produisent de la valeur sur notre territoire, fabriqués et réparés en France au maximum.
C’est quand même une folie. Ça fait longtemps que les pays d’Asie produisent nos vêtements. Et les conditions de travail sont toujours désastreuses. Les salaires toujours insuffisants pour vivre correctement… Puisqu’actuellement la course est au plus bas prix et que ce plus bas prix… celui qui l’obtient c’est celui qui a les pires conditions de production. Il faut sortir de cette course au bas prix incessante. Il faut donc stopper cette fuite en avant.