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Jean-Paul Hasseler (CCI Grand Est) : "Les CCI vont donner un coup de main au gouvernement"
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Jean-Paul Hasseler président de la CCI Grand Est "Les CCI vont donner un coup de main au gouvernement"

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Le président de la CCI Grand Est, Jean-Paul Hasseler, revient pour le Journal des Entreprises sur l’exercice 2024, marqué par une instabilité pénalisante, tant politique qu’économique. Pour l’élu consulaire, les CCI vont être appelées par le gouvernement à jouer un nouveau rôle, notamment pour tenter d'endiguer la vague de défaillances de TPE et de PME.

Jean-Paul Hasseler est le président de la CCI Grand Est — Photo : Dorothée Parent

Globalement, comment restera l’année 2024 dans la tête des dirigeants d’entreprise du Grand Est ?

Deux mots me viennent à l’esprit : résilience et adaptabilité. Les entreprises du Grand Est ont d’abord eu à gérer les impacts de la crise énergétique, qui a pesé notamment sur la compétitivité des entreprises. Certains secteurs, particulièrement énergivores, comme l’industrie manufacturière, la métallurgie, l’automobile, ont été très touchés, mais globalement, personne n’a été épargné. Ensuite, l’incertitude géopolitique, liée aux différents conflits que nous observons aujourd’hui sur différents continents. Et puis je rajouterai l’élection présidentielle aux États-Unis, qui ne sera pas neutre, dans notre région comme partout sur la planète. Je ne peux pas deviner ce qui se passera dans les semaines qui viennent, ni quelles seront les premières décisions que prendra Donald Trump aux États-Unis. Mais sa vision protectionniste s’est imposée, et nous allons, d’une façon ou d’une autre, le payer cher. En matière d’importation, c’est une évidence.

Pour vous, les entreprises du Grand Est ont-elles vraiment profité du coup de pouce apporté par les JO de Paris ?

Ma réponse ne sera pas non mais il faut nuancer les choses. Oui parce qu’il y a eu une dynamique nationale lors des Jeux, qui a vraiment généré un effet d’image positif sur le Grand Est. Ensuite, il y a des entreprises qui ont directement bénéficié des Jeux parce qu’elles ont été sollicitées, comme dans la construction et les infrastructures avec Demathieu Bard, Eurovia ou encore ArcelorMittal, qui a fourni les fameuses de 2 000 torches olympiques qui ont sillonné la France. En matière de textile, nous avons deux belles boîtes, dans l’Aube, qui ont décroché des contrats, avec Le Coq Sportif et Textile Laffitte. Il y a des cas concrets, positifs, mais l’impact est tout de même limité puisque la région n’a pas accueilli d’épreuve.

À l’échelle du pays, la croissance pourrait atteindre les 1,1 %. Pourtant, secteur par secteur, les situations sont très disparates. Quels sont d’après vous les secteurs d’activité qui termineront et commenceront bien 2025 ?

Tout le secteur des technologies de l’information, de la digitalisation, tout ce qui touche au besoin de cybersécurité. Il y a une vraie dynamique, notamment depuis la deuxième partie de 2024, avec des croissances qui sont intéressantes. Ce n’est pas un secteur dans lequel on pense naturellement au Grand Est, mais les efforts de la Région ont payé, et entre les acteurs qui se créent et ceux qui se développent, la dynamique est bonne. Autre secteur, l’agroalimentaire, qui ne se porte plutôt pas trop mal. La croissance est plus mitigée, mais avec il y a une demande pour le local et les circuits courts. Enfin, le tourisme tire son épingle du jeu, et bénéficie toujours de la reprise post-Covid.

De même, quels sont les secteurs les plus fragiles dans la région ?

Il y a des secteurs en difficulté et des secteurs en transformation. L’automobile doit aujourd’hui se transformer. Luc Châtel, le président de la PFA, est venu présenter un point d’actualité devant les conseillers régionaux, dont je fais partie, avec la transparence qui le caractérise. Et ce qui est compliqué aujourd’hui risque de l’être encore plus dans les dans les mois et dans les années qui viennent, c’est certain. Ensuite, la hausse des coûts énergétiques et des matières premières pèse particulièrement sur le secteur de la métallurgie, très représenté dans la région. Certaines entreprises encaissent des augmentations de 20 % en moyenne sur 2023. Enfin, la construction et le BTP sont à la peine, englués dans une crise déclenchée par des décisions politiques. Et puis je n’oublierai pas le commerce et notamment le commerce de détail, les petits commerçants. Là, nous avons vraiment des entreprises en souffrance, surtout dans les centres-villes des petits bourgs.

Dans ce contexte toujours plus incertain, que doit représenter une CCI ? Avez-vous toujours les moyens de prendre votre place dans le tissu économique, à la suite des coups de rabot budgétaires imposés par les gouvernements successifs ?

À ce sujet, il faut retenir deux chiffres. À l’échelle de tout le pays, en 2013, la taxe pour frais de chambre, qui abonde le budget des CCI, était de 1,5 milliard d’euros. En 2024, nous sommes à 525 millions d’euros. Aucune entreprise dans le monde n’est capable d’encaisser cela, ça n’existe pas. Ils nous ont ratiboisé. Et c’est le discours que nous tenons au gouvernement, en dessous de 525 millions d’euros, on ne sait plus faire. Sinon, nous allons présenter un plan de licenciement, clair et net. Nous avons 14 000 collaborateurs à faire vivre dans tout le réseau des CCI, et 700 collaborateurs à l’échelle du Grand Est, répartis sur l’échelon régional et dans les CCI territoriales.

Le gouvernement Barnier saura vous entendre ?

Nous avons une chance, dans cette période compliquée : Michel Barnier connaît extrêmement bien le milieu consulaire. Il a beaucoup collaboré avec la CCI de Haute-Savoie, et il comprend bien notre action. Il compte sur nous, notamment sur le dernier kilomètre, pour aller chercher les entreprises. C’est là que nous prouvons notre efficacité, notamment dans les départements ruraux. Les services de l’État se désagrègent de plus en plus dans ces départements, et les CCI sont en capacité de faire le travail. Je pense que le Premier ministre est prêt à nous aider, et en contrepartie, il a fléché deux secteurs sur lesquels nous allons donner un coup de main fort au gouvernement. C’est la situation dans les TPE et les petites PME, car sur cette typologie d’entreprise, c’est très compliqué, très en souffrance, et il va y avoir de la casse. Ensuite, nous allons travailler sur la transmission d’entreprise.

Concrètement, cette mission autour des TPE et des petites PME doit servir à prévenir les défaillances ?

Le mur des défaillances est là, et l’enjeu est d’accompagner, notamment en termes de formation sur certains sujets, comme le numérique. Mais aussi de mettre en place un accompagnement financier dans certains cas, pour sauvegarder l’activité.

"Le problème majeur qui va arriver, ce sont les PGE"

Parce que le problème majeur qui va arriver, ce sont les PGE (prêts garantis par l'Etat, NDLR), qui pour certains, ne sont toujours pas réglés. Il y a 70 % de ces PGE qui arrivent aujourd’hui à échéance, et sur ces 70 %, il y a au moins 50 % des entreprises qui sont incapables d’assumer les échéances qui vont arriver. Donc soit il va falloir renégocier encore un échéancier, soit l’État devra intervenir. C’est pour cela que les collectivités et le réseau des CCI seront certainement chargés de les accompagner.

La relocalisation d’activités industrielles a pu ressembler à une réalité, mais s’essouffle déjà : comment le Grand Est peut-il rester une région très attractive pour les investissements étrangers et pour l’installation d’usines ? Comment créer une dynamique comparable à celle des Hauts-de-France, par exemple ?

Sur cette thématique, il y avait une vraie volonté politique. Mais il y a sentiment d’essoufflement aujourd’hui. Et pourtant, nous n’avons rien à envier aux Hauts-de-France ou à d’autres régions. Le Grand Est est attractif et le président de la Région se bouge beaucoup, en France et à l’international. Nous avons un héritage industriel et une population qui est très acculturée aux métiers industriels. Et notre position est stratégique au cœur de l’Europe. Traditionnellement, le réseau consulaire était tenu à l’écart des grands sujets industriels. Mais là, on nous appelle au secours. Il y a une mission industrie qui est en train d’être calée par les équipes de Bercy. Et nous allons opérer dès le début de 2025, avec un objectif de sensibilisation et d’accompagnement de certaines entreprises qui aimeraient bien aujourd’hui participer à cet élan de relocalisation. Nous, les consulaires, nous allons plutôt nous concentrer pour recréer une dynamique en région autour de l’innovation, afin de créer des écosystèmes locaux favorables à l’industrie.

Le premier partenaire de la Région, l’Allemagne, est englué dans la crise : y voyez-vous un point de vigilance particulier pour le Grand Est ?

Il y a là un vrai point d’inquiétude. La baisse des exportations est nette, notamment dans le secteur automobile. Face à la Chine, nos entreprises subissent par rebond les réductions de la demande allemande. Mais quand on interroge nos entreprises, les flux sont plutôt en baisse entre la France et l’Allemagne, de manière générale. Une chose qui est significative, c’est l’investissement des entreprises allemandes en France. Il y avait une vraie dynamique jusqu’en 2022, et aujourd’hui, les choses sont un peu plus compliquées.

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