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« Je me suis intégrée comme dirigeante dans l'univers masculin du bâtiment »
Témoignage Nord # BTP

« Je me suis intégrée comme dirigeante dans l'univers masculin du bâtiment »

Annick Berrier est la présidente fondatrice de l'entreprise de bâtiment Soflacobat, à Caëstre, qui a fêté ses 35 ans l'an dernier. Elle a essuyé un certain nombre de préjugés avant d'atteindre le fauteuil de P-dg dans cet univers masculin.

« L'entreprise Soflacobat a été créée en 1981, j'étais alors secrétaire de direction dans le bâtiment. Ça remonte à loin cette passion pour le bâtiment. Je suis fille d'agriculteurs céréaliers, aucun lien avec le métier donc. Papa avait des projets de vie pour moi, parmi lesquels celui d'épouser un riche agriculteur. J'avais beau être jeune, j'avais beaucoup de caractère. La rebelle que j'étais lui a répondu que, non, ce n'est pas ce que je ferai de ma vie. Ça a été l'un des premiers points de discorde avec mon père. »

Une femme sur les chantiers

« Je me suis mis en tête d'intégrer une école du bâtiment, mais les établissements qui acceptaient les filles se faisaient rares. C'était les années 70, il était facile de trouver un emploi. J'ai été embauché, en formation continue, au sein d'un groupe de BTP qui n'existe plus aujourd'hui. J'y ai fait preuve de ténacité pendant 10 ans pour atteindre une ascension sociale. C'était un monde exclusivement masculin et bon nombre de fois je me suis demandé : " Mais qu'est ce que tu peux bien faire là ?! ". Misogyne à souhait ce contexte, mais ça ne m'a pas empêché de vouloir faire du chantier. C'était difficile, je devais sans cesse prouver mes compétences. Si un homme travaillait 45 heures par semaine, j'en bossais 60 en rentrant à la maison avec des dossiers sous le bras. Passés les obstacles, après avoir travaillé comme un cheval et affirmé mes compétences, j'ai finalement réussi à me faire respecter. »

« À la vitesse d'un escargot fatigué »

« Comme de nombreuses femmes qui veulent atteindre des hautes responsabilités, j'ai eu besoin de créer ma propre structure pour évoluer à ma manière. Certes, on répète souvent que les femmes représentent 30% des dirigeants aujourd'hui ... mais nous étions déjà 27% il y a 10 ans ! Ça avance, oui , mais à la vitesse d'un escargot fatigué. Etre une femme dirigeante ou en devenir une demande de la persévérance, beaucoup de ténacité et de la passion. Au sein de ma PME, je travaille à établir un maximum de parité dans les différents échelons de l'entreprise. Et là, non plus, ce n'est pas simple. Les préjugès vont bon train ! On m'a dit : "Prends des hommes au secrétariat, tu n'auras pas à te préoccuper des congés maternité"... Mais enfin, c'est inouï. Je suis moi-même maman et je me réjouis si l'une de mes collaboratrices est une future maman. C'est dans la logique des choses. Ce que j'aimerais, c'est faire disparaître l'histoire des sexes dans l'entreprise. J'ai dans mon équipe de nombreux parents. Point. Ce n'est pas une histoire de femme ou d'homme, mais de parentalité. »

Le tollé des femmes maçons

« Un autre exemple : j'ai eu à coeur d'introduire des femmes maçons sur les chantiers. Quelle levée de boucliers ! Dans mon encadrement, on m'a répondu : « Mme Berrier, vous ajoutez un problème à nos problèmes". J'étais scotchée. J'étais prête à financer des bases de vie pour les femmes, mais encore fallait-il que les chefs de chantier et conducteurs de travaux les respectent. Je me suis fait accompagné par le Corif (ndlr : Conseil Recherche Ingénierie Formation pour l'égalité femmes-hommes) pour gérer ça. On m'a sorti tout un tas d'arguments tous plus faux les uns que les autres : "Elles ne sauront pas porter la caisse à outils »... « Quelles tâches va-t-on pouvoir leur donner »... « Et les images un peu dégradantes pour les femmes dans les vestiaires »... Il a fallu beaucoup de communication sur la non-pénibilité de nos chantiers et la suppression d'images olé-olé, partout sur les sites, pour arriver à quelque chose de constructif. J'avais pourtant, en face de moi, des pères dont les filles faisaient des études. On n'est plus dans le monde ouvrier des années 50 là. J'ai finalement réussi mon challenge. Résultat : les chantiers où les femmes travaillent sont plus performants, sans accident, propre et on y fait preuve d'anticipation. À tel point que ce sont maintenant les conducteurs de travaux qui me demandent d'embaucher des femmes sur leurs chantiers. Tout est possible. En communiquant, sans aller dans le frontal sinon gare aux peaux de bananes. Je suis même en train de recruter une conductrice de travaux. C'est vous dire le changement ! »

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