Le Journal des Entreprises : Un élément frappant de l'étude de KPMG réside dans le nombre "réel" d'ETI pérennes en France, bien inférieur aux chiffres souvent évoqués. Comment l'expliquer?
Jacky Lintignat : Beaucoup évoquent le chiffre de 4.500, voire de 5.000 ETI en France. Mais si on déduit celles dont le centre de décision n'est pas dans l'Hexagone, on n'en dénombre plus que 3.300, et même 3.000 si on soustrait les holdings. En fin de compte, on s'aperçoit aussi qu'il y a environ 1.400 ETI «volatiles», qui naviguent entre le statut de PME et d'ETI en raison de variations d'effectif. En effet, les deux tiers des ETI en France emploient entre 250 et 500 salariés, et la crise a souvent appelé des ajustements d'effectifs. Cette volatilité ne veut cependant pas dire que les ETI concernées ne sont pas prometteuses: leur seule fragilité vis-à-vis de ce statut, c'est leur taille.
Y-a-t-il un modèle d'ETI « à la française »?
J. L. : Le capitalisme familial y est la norme. Nos ETI sont avant tout portées par des entrepreneurs qui ont choisi de réguler le rythme de développement, en procédant par autofinancement et en faisant appel au crédit bancaire, et de transmettre aux générations suivantes. L'appel au capital-risque, voire à la Bourse, ne concerne que 20% des ETI françaises.
Les ETI sont aujourd'hui très industrielles. Cela va-t-il évoluer?
J. L. : La part de l'industrie est aujourd'hui plus forte dans la composition du paysage de nos ETI que dans celui des PME. Mais cette part diminue chaque année au rythme de la désindustrialisation de la France. Je ne serais pas surpris que l'industrie pèse moins l'an prochain dans la répartition sectorielle. Ce qui perturbe beaucoup le positionnement des ETI industrielles, c'est l'externalisation des fonctions supports des grands groupes. Quand une ETI choisit d'externaliser son transport à un prestataire, elle perd une partie de son chiffre d'affaires et de ses effectifs, ce qui entraîne parfois la perte de son statut d'ETI.
Quels sont les freins qui empêchent l'émergence des ETI en France?
J. L. : Le premier est lié à ce mode de développement familial, qui entraîne un passage plus lent du statut de PME à celui d'ETI. Il y a également le problème de l'export: on compte 80.000 entreprises exportatrices en France contre 200.000 en Italie et 400.000 en Allemagne! C'est surtout dû à un obstacle culturel qu'appréhendent nos chefs d'entreprise. Enfin, il y a cette réticence à choisir la croissance externe, non seulement parce qu'elle est très consommatrice en capital mais aussi parce qu'elle suppose souvent de passer d'une gouvernance de PME où l'on prend toutes les décisions à un modèle qui implique plus d'autonomie dans le management.