Vous avez créé il y a plus de 3 ans Fask Academy à Marseille, qui forme gratuitement des jeunes aux métiers de la confection. Vous croyez donc que l’on peut encore produire du textile en France ?
Tout à fait. La vocation de Fask Academy est de remettre de la compétence sur le marché régional de l’emploi. Le Made in France coûte plus cher que le Made in ailleurs, en particulier le Made in Asia, ou même que le Made in Portugal, parce que la main-d’œuvre est plus chère ici. On n’a pas de prise là-dessus, si ce n’est éventuellement en votant pour des candidats qui souhaitent baisser les charges salariales. Mais on peut améliorer notre efficacité en augmentant les compétences et les capacités de production pour diminuer mécaniquement le coût de production.
Plus on fabrique de pièces, plus le coût va baisser. C’est toute la stratégie des ateliers de confection locaux, Fil rouge à Marseille, Le point français à Nice. De son côté, Le slip français par exemple a modifié son modèle économique : c’est être moins haut de gamme pour faire baisser les prix, faciliter l’accès au produit, avoir des marges faibles mais davantage de volume.
"L’espagnol Zara a relocalisé en Europe, surtout en Espagne et au Portugal. Ça a entraîné une hausse des prix mais il l’a fait. Comme l’allemand Puma, qui produit notamment chez Fil rouge"
La bonne nouvelle, c’est que la demande de Made in France augmente, plus vite que les capacités de production. Tous les ateliers de confection que je connais refusent des commandes. Il faut former davantage pour pouvoir les accepter demain.
Mais ce n’est pas qu’une question de main-d’œuvre. Faut-il encore avoir également les moyens matériels de produire plus. C’est un autre défi ?
Oui. La mode est une industrie qui nécessite de l’investissement mais le monde financier, notamment bancaire mais aussi les investisseurs, ne fait pas assez confiance aux projets liés à la mode, notamment au textile.
N’est-ce pas utopique de plaider pour une relocalisation ?
L’espagnol Zara, qui a été très décrié pour son positionnement fast fashion, a relocalisé en Europe, surtout en Espagne et au Portugal. Ça a entraîné une hausse des prix mais il l’a fait. Comme l’allemand Puma, qui produit à nouveau en Europe, notamment chez Fil rouge, pour être plus responsable. Ça contribue à un changement de stratégie de production. Fil rouge et Le point français augmentent leur volume et leur nombre de salariés. Le nombre d’élèves chez Fask progresse aussi. C’est tendanciel.
Comme la fast fashion…
Oui, la demande de fast fashion augmente très vite. Moi je considère que c’est comme le tabac et l’alcool, ce n’est pas bon pour la santé. D’abord au sens littéral, du fait des matières choisies, des microparticules qui s’en échappent, de l’impact environnemental. Mais aussi parce qu’ils prennent le contrôle de votre cerveau, en envoyant sans arrêt des promotions et en parvenant à vous faire croire que vous êtes stupide si vous n’achetez pas. C’est insidieux. Ils orchestrent la surconsommation. Mais il faut aussi interpeller les consommateurs, pour qu’ils achètent en responsabilité.
Shein ne paie pas de droits de douane (les petits colis d’une valeur de moins de 150 euros étant exonérés, NDLR). Ils n’ont quasiment pas de salariés et très peu de locaux en France, donc ils ne paient pas non plus de charges sociales ni de foncier. En achetant leurs produits, les consommateurs scient la branche sur laquelle ils sont assis. On me répond souvent que les gens n’ont pas les moyens d’acheter français. Mais pourquoi ne pas acheter un tee-shirt Fil rouge à 20 euros plutôt que 10 tee-shirts Shein à 2 euros ?
Parce qu’ils font de la publicité partout, ont dealé avec le BHV. Pendant que nous, acteurs de la mode, nous n’arrivons pas à faire autant de bruit qu’eux. La différence, c’est l’argent dont ils disposent. C’est un peu David contre Goliath.
Comment lutter à court terme ?
Il faut les sanctionner à chaque dérapage. Interdire tout ce qui ne respecte pas les lois auxquelles les entreprises françaises sont soumises. La plupart des colis Shein ouverts pour des contrôles aléatoires ne répondent pas à nos normes (80 % lors du contrôle de 200 000 colis le 6 novembre dernier à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, selon la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, NDLR). Ils ne respectent pas nos règles en termes de conditions de travail ou de matières premières utilisées, ont des pratiques commerciales agressives et en plus ils vendent des "poupées sexuelles" d’apparence enfantine et des machettes sur leur marketplace… On a l’embarras du choix pour interdire.