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"Il est essentiel que la priorité industrielle soit respectée"
Interview France # Industrie # Stratégie

Louis Gallois coprésident de La Fabrique de l’Industrie "Il est essentiel que la priorité industrielle soit respectée"

À l’heure où le gouvernement propose de revenir sur les allègements de charges sur les bas salaires, Louis Gallois, coprésident de la Fabrique de l’Industrie, insiste sur la nécessité de préserver la feuille de route de la réindustrialisation du pays en dépit d’un déficit public accru. Ce grand capitaine d’industrie estime indispensable la mise à contribution financière de l’Union européenne. Il souligne qu’il est urgent d’investir dans la recherche et la transition écologique pour construire l’industrie de demain.

Ancien patron d’EADS, de PSA et de la SNCF, Louis Gallois, copréside aujourd’hui la Fabrique de l’Industrie — Photo : DR

La réindustrialisation de la France est devenue, depuis quelques années, un objectif prioritaire des pouvoirs publics. Son succès suppose la mise en œuvre d’importants moyens financiers et aides de l’État. Cette feuille de route pourra-t-elle être maintenue compte tenu de l’importance du déficit budgétaire ?

La nécessité de réindustrialiser notre pays s’est imposée au tournant des années 2010, lorsque les Français ont pris conscience des dégâts que la désindustrialisation a provoqués avec la perte de deux millions d’emplois, le déficit devenu structurel de notre balance commerciale, les fractures territoriales et le sentiment de déclassement et d’abandon d’un grand nombre de concitoyens.

À partir de 2012 – date de la remise de mon rapport sur la compétitivité française au Premier ministre Jean-Marc Ayrault (Louis Gallois était alors Commissaire général à l’investissement, NDLR) –, des mesures ont été prises pour enrayer ce déclin avec, par exemple, la mise en place du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, NDLR), des réductions d’impôts, le pacte de responsabilité…

Le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, a poursuivi et amplifié l’action dans cette voie avec les mesures que l’on connaît, sur le marché du travail, la baisse des impôts de production, les plans France Relance et France 2030, ou encore la loi Industrie Verte. Résultat : on a arrêté la désindustrialisation, stoppé la glissade. Mais la réindustrialisation sera longue, c’est l’affaire d’une génération. Or, sans industrie, un pays ne peut pas assurer sa prospérité, sa souveraineté et sa capacité à participer aux grands défis du monde. Bien sûr, le contexte budgétaire actuel va peser mais je crois essentiel que la priorité industrielle soit respectée et que les choix budgétaires la prennent en compte.

Louis Gallois était l’invité d’honneur de la 5ᵉ édition des Trophées Industrie Grand Ouest organisés par le Journal des Entreprises avec SG Grand Ouest, la CCI Nantes Saint-Nazaire et ExpoNantes — Photo : Pauline Théon

À cet égard, l’annonce de la création d’un livret d’épargne pour l’industrie par le Premier ministre Michel Barnier lors de son discours de politique générale, vous semble-t-elle aller dans le bon sens ?

Oui, car nous avons indéniablement un problème pour orienter l’épargne française, qui est extrêmement abondante, vers les entreprises et en particulier vers l’industrie. Aujourd’hui, cette épargne va majoritairement vers l’immobilier ou l’assurance-vie. A contrario, l’épargne américaine, qui est proportionnellement moins abondante par habitant, est beaucoup plus orientée vers l’investissement productif que l’épargne française.

"Je regrette la disparition des allègements de charges pour les salaires entre 2,5 et 3,5 fois le Smic"

Que pensez-vous de l’annonce, dans le projet de loi de finances de la Sécurité sociale 2025, de la suppression des allégements de charges pour les entreprises, sur les bas salaires ? Cette mesure ne risque-t-elle pas d’impacter en priorité les entreprises industrielles ?

Je regrette surtout la disparition des allègements de charges pour les salaires entre 2,5 et 3,5 fois le Smic parce que c’est sur cette tranche salariale que le coût du travail français est le moins compétitif en Europe.

Compte tenu de la situation catastrophique de nos finances publiques, vous estimez que l’effort de réindustrialisation du pays devra être en partie financé par l’Union européenne. Comment ?

La situation budgétaire française est certainement dégradée - pas (encore) catastrophique - et il faut la redresser ; elle n’empêche cependant pas d’agir sur le plan national dès lors que l’on se fixe des priorités. Ceci dit, dans son rapport (sur la compétitivité et l’avenir de l’Europe, remis à la Commission européenne le 9 septembre dernier, NDLR) Mario Draghi (ancien président de la Banque centrale européenne, NDLR) appelle l’Union européenne à réaliser 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an, orientés vers les technologies et l’industrie pour en même temps restaurer la compétitivité de l’Europe et assurer la décarbonation de son économie.

"Il y a clairement un problème de vitesse d’exécution en Europe"

Comment l’Europe pourrait-elle financer ces 800 milliards qui représentent de l’ordre de 4 % du PIB européen ? Précisons qu’il ne s’agit pas uniquement d’argent public mais d’investissements publics et privés, nationaux et européens. Ce financement suscite débat. Draghi propose que l’Union Européenne y prenne sa part et s’endette pour cela comme elle a su le faire à la sortie du Covid, parce qu’un certain nombre d’États, dont la France, ont une capacité de financement limitée. Il faut donc que l’Europe prenne au moins pour partie le relais. Évidemment, les Allemands y sont très opposés parce qu’ils considèrent que l’on récompenserait ainsi les mauvais élèves de l’Europe en s’appuyant sur leur propre crédit. Je pense au contraire que Draghi a raison : il faut regarder comment la capacité d’endettement de l’Europe peut être mobilisée. Mais il va falloir également échapper à la bureaucratie bruxelloise : sur les 750 milliards d’euros du plan de relance européen adopté en 2020 pour faire face aux conséquences du Covid, seulement un tiers a été à ce jour consommé. Il y a donc clairement un problème de vitesse d’exécution en Europe.

Les États-Unis financent quant à eux la décarbonation de leur industrie avec leur "Inflation Reduction Act " doté de 400 milliards de dollars et qui pourrait atteindre les 1 000 milliards de dollars ? Faut-il suivre ce modèle ?

La décarbonation de l’industrie est en effet un point majeur qui conditionne la réindustrialisation du pays. L’industrie de demain devra être écoresponsable et pour cela il va falloir d’abord décarboner. Et cela va coûter beaucoup d’argent, environ 60 milliards d’euros pour l’industrie française d’ici 2030. C’est un énorme défi à relever car il s’agit d’investissements dont la rentabilité n’est pas du tout assurée. Quand ArcelorMittal équipe les hauts fourneaux de Dunkerque pour passer du coke à l’hydrogène pour un coût de 1,6 milliard d’euros, il ne vend pas l’acier plus cher et l’État a dû intervenir pour financer la moitié de l’investissement.

"Il faudra aider les industriels pour leur permettre d’investir à la fois pour la compétitivité et la décarbonation."

En fait l’approche est différente de part et d’autre de l’Atlantique. En Europe, on a jusqu’à présent surtout réglementé et "puni" ceux qui émettent du carbone. Les États-Unis, ont fait un autre choix : ils soutiennent financièrement ceux qui investissent pour décarboner. Je ne suis pas contre le fait qu’on réglemente. Mais avec modération car cela ne résout pas le problème de ceux qui doivent faire les investissements non rentables de décarbonation au détriment d’investissement de compétitivité. Il faudra aider les industriels pour leur permettre d’investir à la fois pour la compétitivité et la décarbonation.

La France va devoir investir 20 milliards d’euros publics et privés de plus par an sur la recherche, affirme Louis Gallois — Photo : Pauline Théon

"Nous sommes en Europe un des pays qui utilisent le moins la 5G dans les entreprises"

L’autre sujet majeur, c’est l’innovation technologique et la capacité de l’industrie à adopter les nouvelles technologies notamment digitales…

Tout le monde est d’accord sur ce point mais les choses n’avancent pas au rythme nécessaire. Nous sommes en Europe un des pays qui utilisent le moins la 5G dans les entreprises. On ne sait pas comment l’intelligence artificielle va pénétrer dans les entreprises. Cette faiblesse française est aussi européenne. Or, ces innovations de rupture conditionnent la productivité et donc la compétitivité de notre industrie.

Nous devons d’abord intensifier notre effort de recherche pour reprendre notre place dans la course sur les innovations et les technologies d’avenir. Nous sommes depuis 20 ans en France à 2,2 % du PIB investis dans la recherche et le développement. L’Allemagne est à 3,1 %, les États-Unis à 3,5 %, la Corée à 4,5 %. Si nous voulons éviter le décrochage et atteindre au moins le niveau de 3 %, qui était l’objectif qui avait été fixé à Lisbonne (Conseil européen de Lisbonne de mars 2000, NDLR), nous allons devoir mettre progressivement – en fonction des marges de manœuvre que nous saurons nous créer - 20 milliards d’euros publics et privés de plus par an sur la recherche en France.

L’effort de recherche suppose également une remise à niveau de la formation, technique et scientifique…

En France nous avons un problème de savoirs. Je suis particulièrement préoccupé par ce qui se passe sur les mathématiques depuis le primaire jusqu’au supérieur. Il y a chez nous un affaissement du niveau en mathématiques. Nous devons reconquérir cette culture mathématique qui était une spécialité française. Parce que sans mathématiques, vous n’avez pas de techniciens, vous n’avez pas d’ingénieurs et vous n’avez pas de chercheurs dans les sciences "dures". C’est vital pour l’industrie.

Idem en ce qui concerne les lycées professionnels où un tiers des jeunes s’engagent dans une voie qu’ils ne choisissent pas mais qu’ils subissent. C’est un gaspillage gigantesque. Il faut des lycées professionnels ouverts sur le tissu industriel, sur l’apprentissage, et capables de proposer aux jeunes des perspectives.

"Il y a un besoin en formation continue sur les technologies de rupture qui conditionnent notre compétitivité"

Enfin, il y a un besoin en formation continue sur les technologies de rupture qui conditionnent notre compétitivité. On ne peut pas se payer le luxe d’attendre que la formation initiale fournisse à l’industrie les jeunes qui maîtrisent ces technologies. Il faut que les techniciens, les ingénieurs actuellement en fonction se les approprient. Et pour cela, il faut les former. La formation continue aux innovations de rupture va devenir un sujet essentiel.

Le quatrième pilier de la réindustrialisation, c’est selon vous l’énergie électrique, qui doit être décarbonée et peu chère.

Actuellement, en Europe, nous payons le gaz trois à quatre fois plus cher que les industriels américains et l’électricité deux à trois fois plus cher. Il ne faut pas s’étonner que l’industrie chimique allemande cherche à s’installer aux États-Unis.

"Je ne vois pas comment on peut s’abstraire du nucléaire si on veut avoir une énergie pilotable, abondante, compétitive et indépendante"

On ne fera pas une industrie fondée sur l’électricité si on n’est pas capable d’avoir une électricité compétitive et je ne vois pas comment on peut s’abstraire du nucléaire si on veut avoir une énergie pilotable, abondante, compétitive et indépendante. C’est pourquoi le programme nucléaire va être essentiel. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas d’énergies renouvelables. Elles devront se développer aussi. Mais elles ne seront qu’un complément et pas un substitut au nucléaire.

Les industriels français paient le gaz trois à quatre fois plus cher et l’électricité deux à trois fois plus cher que les industriels américains, estime Louis Gallois — Photo : Pauline Théon

Enfin, vous en êtes persuadé, la réindustrialisation ne se fera pas sans les territoires…

Il y a en France une véritable énergie des territoires. L’État peut la soutenir à travers les politiques qu’il mène en matière de grandes infrastructures, de présence des services publics, de logement… Il y a des entrepreneurs jeunes, engagés, qui ont envie de produire en France, mais il faut réussir à embarquer la population et en particulier la jeunesse pour accompagner ce mouvement.

"La réindustrialisation exige la capacité des acteurs locaux à travailler ensemble et à partager une vision commune"

Il ne faut pas écouter ceux qui disent que 250 millions d’euros d’investissements et 500 emplois créés ça n’a aucune valeur. C’était le cas du projet de la nouvelle usine Bridor en Bretagne en mai 2023. Ce projet a suscité une opposition incompréhensible mais qui l’a emporté. On nous a expliqué, à l’époque, qu’il valait mieux faire des viennoiseries au Portugal ou en Espagne plutôt qu’en France. Je trouve cela scandaleux et je regrette qu’il n’y ait pas eu une véritable mobilisation en Bretagne pour protester contre ce rejet et pour soutenir Bridor. Pour réussir, la réindustrialisation exige la capacité des acteurs locaux à travailler ensemble et à partager une vision commune.

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